En 2007, les Editions Gallimard-Jeunesse ont eu la bonne idée de me passer commande d’un livre racontant aux enfants l’histoire de l’esclavage. Avec ma compagnie Quai des arts, j’ai accompagné cette commande d’un travail dans un collège et un lycée de la Seine Saint Denis. Le fruit de ce travail fut un disque inséré dans ce livre intitulé « Histoires de l’esclavage racontées à Marianne », où on retrouve le texte dit par des comédiens professionnels comme Bruno Raffaëlli (sociétaire de la Comédie Française), Marianne Mathéus (également réalisatrice sonore de ce disque), Sonia Floire, Jenny Alpha (qui à 98 ans est la doyenne des comédiens français, et est si tristement méconnue, sans doute parce qu’elle est Martiniquaise), Marius Yelolo, Christian Jullien, Cyrille Bosc, Patrick Karl, et Caroline Appéré, la musique est jouée par Pierre-Hermann Lagier (violon) et Mav Mavoula (tambour et percussions), les bruitages, ambiances, chants choraux sont réalisés par les élèves de 5è et 4è du collège Le Parc d’Aulnay sous bois. Les magnifiques illustrations du livre sont réalisées par Benjamin Bachelier. Et le tout constitue un très beau cadeau à faire aux enfants qui ont le droit de prendre connaissance, à cette occasion, d’un pan trop effacé de l’Histoire de France.

Voici, pour ce 10 mai, en hommage à la Mulâtresse Solitude, un extrait de mon livre où elle raconte son histoire. Elle fut compagne de lutte du colonel Delgrès lors de la résistance des noirs et mulâtres guadeloupéens au rétablissement de l’esclavage par Napoléon en 1802. Cette histoire sanglante se termine par l’explosion du fort de Matouba où Delgrès, réfugié avec ses 300 compagnons, se fait sauter à l’arrivée des soldats de Richepanse en criant : « vivre libre ou mourir ». Solitude sera pendue après avoir accouché de son enfant :

J’ai entendu, mon cher Delgrès, le dernier chant de ton violon qui montait des montagnes et parlait aux étoiles. Comme c’était beau. Je t’ai abandonné avec tes 300 compagnons. Je ne voulais pas mourir. Non, pas maintenant, car je portais en moi l’espoir, ce petit être qui allait naître. J’étais cachée dans un grand champ de bananiers. Je suis entrée dans la rivière de Matouba qui a caressé mon ventre comme un de ses rochers, et je me suis lavée. Je voulais être belle et propre pour mon enfant. Cet enfant conçu dans le lit d’une rivière si gaie, si pure qu’on appelle liberté. Car on était libres en ce temps là et on ne pensait plus à manger de la terre pour empêcher les enfants de naître en esclavage. Mon ventre était gonflé d’espoir. Cet espoir-là, je ne pouvais pas le tuer. Des soldats de Richepanse sont passés près de moi. Les premiers ne m’ont pas aperçu. Ils m’avaient pris pour un rocher. Mon ventre seulement sortait de l’eau. Et puis, l’un d’eux, plus attentif, m’a reconnu. ‘Eh, Mais c’est elle ! a-t-il crié, cette mulâtresse, cette sauvageonne, qui a tué tant de nos soldats.’ Ils ont pointé leurs armes sur moi, mais ils ont vu mon ventre. Alors, ils m’ont emprisonnée et m’ont laissée sous bonne garde pendant qu’ils montaient vers toi comme attirés par le doux chant de ton violon. J’ai entendu cette explosion, j’ai vu l’intense lumière qui est montée au ciel. La naissance d’une étoile dans un coin de ciel bleu. Les survivants m’on emmenée dans la cellule où mon enfant est né. Un bel enfant que j’ai appelé Liberté. Liberté Solitude. Je l’ai embrassé une dernière fois avant qu’ils ne m’emmènent au pied du flamboyant dont les fleurs éclataient comme la lumière de l’explosion dans le ciel bleu du mois de mai. Ils m’ont pendue à une des branches, mais j’étais si heureuse. Ils n’ont pendu que l’enveloppe. J’avais laissé la lettre qui gazouillait dans son berceau pour l’univers entier. Ne sois pas triste, mon doux Delgrès. La liberté est là, toujours en nous. Elle nous fait des enfants.

Alain Foix in Histoires de l’esclavage racontées à Marianne Gallimard-jeunesse 2007. Contenant CD audio.

Aujourd’hui veille de la commémoration de l’abolition de l’esclavage, il me vient l’envie irrépressible de publier ce texte du philosophe Maurice Merleau Ponty, extrait de ses « notes sur Machiavel », communiquées au congrès humanisme et science politique, Rome Florence, septembre 1949. Texte publié chez Gallimard en 1960 et qui devrait être étudié en classe de philo (c’est l’ancien prof de philo qui parle), mais aussi, bien sûr, par nos chers ambitieux de sciences pô, ENA, Normale Sup et tutti quanti qui ont, par décision napoléonienne et post napoléonienne, la prétention de nous gouverner :

Ce qu’on réprouve chez lui (Machiavel); c’est l’idée que l’histoire est une lutte et la politique rapport avec des hommes plutôt qu’avec des principes. Y a-t-il pourtant rien de plus sûr ? L’histoire, après Machiavel encore mieux qu’avant lui, n’a-t-elle pas montré que les principes n’engagent à rien et qu’ils sont ployables à toutes fins ? Laissons l’histoire contemporaine. L’abolition progressive de l’esclavage avait été proposée par l’abbé Grégoire en 1789. C’est en 1794 qu’elle est votée par la Convention, au moment où, selon les paroles d’un colon, dans la France entière « domestiques, paysans, ouvriers, journaliers agricoles manifestent contre l’aristocratie de la peau » et où la bourgeoisie provinciale, qui tirait de Saint-Domingue ses revenus, n’occupe plus le pouvoir. Les libéraux connaissent l’art de retenir les principes sur la pente des conséquences inopportunes. Il y a plus : appliqués dans une situation convenable, les principes sont des instruments d’oppression. Pitt constate que cinquante pour cent des esclaves importés dans les îles anglaises sont revendus aux colonies françaises. Les négriers anglais font la prospérité de Saint-Domingue et donnent à la France le marché européen. Il prend donc parti contre l’esclavage : « Il demanda, écrit M. James, à Wilberforce d’entrer en campagne. Wilberforce représentait la région importante du Yorkshire ; c’était un homme de grande réputation ; les expressions d’humanité, de justice, de honte nationale, etc., feraient bien dans sa bouche… Clarkson vint à Paris pour stimuler les énergies sommeillantes (de la Société des Amis des Noirs), pour les subventionner, et submerger la France de propagande anglaise. » Il n’y a pas d’illusions à se faire sur le sort que cette propagande réservait aux esclaves de Saint-Domingue : quelques années plus tard, en guerre avec la France, Pitt signe avec quatre colons français un accord qui met la colonie sous protection anglaise jusqu’à la paix, et rétablit l’esclavage et la discrimination mulâtre. Décidément, il n’importe pas seulement de savoir quels principes on choisit, mais aussi qui, quelles forces, quels hommes les appliquent. Il y a plus clair encore : les mêmes principes peuvent servir aux deux adversaires. Quand Bonaparte envoya contre Saint-Domingue des troupes qui devaient y périr, « beaucoup d’officiers et tous les soldats croyaient se battre pour la Révolution ; ils voyaient en Toussaint un traître vendu aux prêtres, aux émigrés et aux Anglais… les hommes considéraient encore qu’ils appartenaient à une armée révolutionnaire. Cependant, certaines nuits, ils entendaient les Noirs à l’intérieur de la forteresse chanter La Marseillaise, le Ça ira et autres chants révolutionnaires. Lacroix raconte que les soldats abusés, entendant ces chants, se levaient et regardaient leurs officiers comme pour leur dire : « La justice serait-elle du côté de nos ennemis barbares ? Ne sommes-nous plus les soldats de la France républicaine ? Et serions-nous devenus de vulgaires instruments politiques? » Mais quoi ? La France était le pays de la Révolution. Bonaparte, qui avait consacré quelques-unes de ses acquisitions, marchait contre Toussaint-Louverture. C’était donc clair : Toussaint était un contre-révolutionnaire au service de l’étranger. Ici comme souvent, tout le monde se bat au nom des mêmes valeurs : la liberté, la justice. Ce qui départage, c’est la sorte d’hommes pour qui l’on demande liberté ou justice, avec qui l’on entend faire société : les esclaves ou les maîtres. Machiavel avait raison : il faut avoir des valeurs, mais cela ne suffit pas, et il est même dangereux de s’en tenir là ; tant qu’on n’a pas choisi ceux qui ont mission de les porter dans la lutte historique, on n’a rien fait. Or, ce n’est pas seulement dans le passé qu’on voit des républiques refuser la citoyenneté à leurs colonies, tuer au nom de la Liberté et prendre l’offensive au nom de la loi. Bien entendu, la dure sagesse de Machiavel ne le leur reprochera pas. L’histoire est une lutte, et si les républiques ne luttaient pas, elles disparaîtraient. Du moins devons-nous voir que les moyens restent sanguinaires, impitoyables, sordides. C’est la suprême ruse des Croisades de ne pas l’avouer. Il faudrait briser le cercle.

Maurice Merleau-Ponty

Communication au Congrès Umanesimo e scienza politica, Rome-Florence, septembre 1949. In Maurice Merleau-Ponty, Signes, Gallimard, 1960 (1985), pp.267-283

En cette journée internationale de la femme, je veux rendre hommage à deux femmes dont l’histoire m’a été communiquée par mon amie metteur en scène Anastassia Politi : Phryné et Atefeh.

24 siècles les sépare, et elles furent toutes deux confrontées à la justice des hommes.

Phryné, célèbre hétaïre grecque du IVè siècle avant Jésus Christ, fut accusée par l’un de ses anciens amants d’introduire une divinité étrangère à Athènes et par là-même de corrompre les jeunes femmes. Elle est défendue par l’orateur Hypéride, l’un de ses amants. Selon Athénée, celui-ci, sentant la cause perdue, n’hésite pas à déchirer la tunique de Phryné, dévoilant aux Héliastes sa poitrine et emportant ainsi la faveur du jury : Phryné est acquittée et portée en triomphe au temple d’Aphrodite.

24 siècles plus tard, le 15 Août 2004 en Iran, Atefeh Sahali (ou Rajabi), a été pendue sur une place publique de la ville de Neka en haut d’une grue. Sa condamnation à mort avait été prononcée pour « crime contre la chasteté ». Les journaux gouvernementaux l’accusaient d’adultère et disaient qu’elle avait 22 ans. En fait elle n’en avait que 16 et n’était pas mariée. Dans son désespoir, elle s’en prit au juge et lui jeta son voile à la face. Ce fut un geste fatal et elle fut condamnée immédiatement à la pendaison. Son histoire est racontée dans ce documentaire poignant : http://www.youtube.com/watch?v=a-w9clp6pnc

J’ai écrit, il y a trois ans, ce poème, chant pour une enfant pendue à Téhéran, en hommage à Atefeh :

Pas un oiseau

Une grue s’élève, pas un oiseau

Au voile léger du levant

Les hommes se réveillent à genoux

Au bout du bec une émeraude

Bercée par le chant du muezzin

Au pâle minaret de l’Orient

Au bout du bec une émeraude

D’eau vive, d’une rivière insolente

O Atefeh, Esmeralda

Tu danses encore au gré du vent

Une potence, pas un oiseau,

Une balance, pas un oiseau

Les hommes se réveillent claudicants

Tu danses encore au chant du vent

Levant le jour après la nuit

O Atefeh de Téhéran

O Salammbô de tous les temps

Du ballet blanc des innocents

Des pierres de vos corps lapidés

Vous élevez une montagne

Des pleurs creusez une vallée

Dansez à donner le vertige

Au grand sommet des nudités

Au cri des satans aveuglés

Et sur vos stèles de suppliciées

Se penchera la belle Phryné

Montrant son corps de vérité

Alain Foix/Bondy le 3 décembre 2005

En septembre 1987, jeune journaliste, je faisais partie de la soixantaine de représentants des médias occidentaux invités par Saddam Hussein au festival de Babylone. En fouillant dans mes archives, j’ai retrouvé cet article écrit à Bagdad il y a 21 ans. Il m’a paru intéressant de le publier sur ce blog, juste pour la perspective.

DE NABUCHODONOSOR A SADDAM HUSSEIN

Babylon by bus. Cahotant entre le Tigre et l’Euphrate, notre vieux car climatisé suit cahin-caha la cohorte diplomatique en grande pompe, arborant à la proue des limousines les pavillons multicolores des USA, de l’URSS, de la Pologne, de l’Afghanistan, du Pakistan, de l’Inde, de la Grèce, de la Palestine, du Liban, de la Grande-Bretagne, de l’Espagne, de la France, du Maroc, de la Hongrie, de la Norvège, de la Chine, de l’Italie et tutti quanti.

Chaleur et poussière. Le monde entier s’est donné rendez-vous sur cette route qui va de Bagdad à Babylone et qui traverse la Mésopotamie, terre blessée entre deux fleuves où la Genèse a vu naître de cette âcre poussière, nos premiers parents : Adam et Eve. Le paradis l’Irak ? Plus vraiment. L’histoire de la pomme n’a laissé que des pépins et de la discorde, et la manne pétrolière aura bientôt fait mordre la sainte poussière à un million d’âmes dans l’indifférence générale.

Mais qu’est-ce que nous fichons là, nous, la soixantaine de journalistes occidentaux, coincés dans nos sièges à regarder hébétés, défiler ces hordes d’enfants et d’adolescents en uniforme militaire, amassés sur notre passage et qui nous saluent comme des seigneurs, les yeux pleins d’espoir et de gratitude, brandissant des centaines de portraits de Saddam Hussein l’Unique, maître de ces lieux ? Eh bien, nous allons au festival de musique et de danse de Babylone, tout simplement.

La guerre ? quelle guerre ? Pour un peu on l’oublierait en flânant dans les rues tranquilles de Bagdad, s’il ne nous venait parfois l’idée de sortir un appareil photo ou une caméra. Pour l’avoir fait, l’équipe de TF1 a fini au poste, les Japonais se sont fait soustraire des cassettes et la Cinq s’est vue empêcher l’accès au satellite de transmission. Pas un seul plan de la ville n’est disponible. Et si d’aventure vous en trouvez un, vieux de vingt ans dans l’arrière fond d’une boutique du souk des libraires, essayez donc de vous en servir ou d’en faire une photocopie. La machine tombera irrémédiablement en panne.

Visiblement, notre présence inquiète les autorités. Nous ne sommes pas vraiment invités pour faire notre travail. L’information ? il y a un ministre pour cela.

Non, décidément, ce n’est pas tant pour voir que pour être vus que nous sommes ici. Nous sommes les acteurs involontaires d’un immense péplum en forme de comédie musicale, mis en scène par le musicien Munir Bashir nommé à la supervision technique. Le héros de l’histoire ? Gilgamesh alias Saddam Hussein, star nationale et unique top model dont tous les portraits, le représentant dans toutes les tenues et dans toutes les attitudes, plus nobles les unes que les autres, recouvrent tout l’espace publicitaire du pays. Le festival n’a-t-il pas pour titre De Nabuchodonosor à Saddam Hussein ? Le médaillon du festival babylonien le représente d’ailleurs de profil avec son illustre prédécesseur.

Notre rôle ? celui de petits satans venus des quatre coins du monde pour danser un vaste ballet en forme de pichenette à la barbe de « l’imam maudit » qui se presse aux frontières iraniennes de l’Irak. Notre corps de ballet diplomatique joue ainsi le rôle de tous les corps de ballet : magnifier l’image de l’étoile et donner de l’amplitude à son mouvement.

Dans son discours d’ouverture prononcé le 22 septembre en l’absence remarquable de Saddam Hussein, Latif N’Sayef Jassim, ministre de la culture et de l’information, met l’accent sur le caractère symbolique de ce festival à Babylone. C’est très clair. Il s’agit de faire la démonstration de la supériorité de la civilisation irakienne sur la barbarie atavique des iraniens, montrer la légitimité de la défense irakienne qui, en repoussant l’Iran, ne défend pas seulement une terre, mais le flambeau de la civilisation et de la culture contre la « sauvagerie persane ». Saddam Hussein, véritable réincarnation de Nabuchodonosor, héraut du progrès et de la science, retrouve face à lui, en la personne de Khomeiny, un nouveau Cyrus qui, il y a 2500 ans, porteur de « la mentalité persane avoisinant avec toutes ses haines et avec son esprit agressif…conclut un pacte avec les juifs se trouvant à l’intérieur de la ville de Babylone et réussit ainsi à l’occuper et à mettre fin à sa civilisation ». (sic)

A bon entendeur, salut ! Et maintenant, place à la fête et à la Culture. « L’heure de la poésie a sonné » titre un magazine culturel Irakien au-dessus de la photo glacée du ministre de la culture qui, dans son uniforme militaire vous regarde droit dans les yeux.

Trente trois pays invités, cinquante groupes d’artistes chorégraphiques et musicaux de tous genres pour un festival qui s’étend sur un mois, du 22 septembre au 22 octobre. S’y côtoient l’Opéra de Paris et le Ballet de Leningrad, la Scala de Milan donnant la Traviata et le quartet Kodaly de Hongrie, un ensemble flamenco espagnol et Patrick Lama, compositeur contemporain Palestinien, des ensembles folkloriques en veux tu en voilà et le groupe de danse acrobatique Chinois, des orchestres de chambre et des orchestres symphoniques etc.. La liste est très longue et le luxe des moyens mis en œuvre témoigne, en pleine guerre, de ressources susceptibles de faire réfléchir les Iraniens. Il faut cependant souligner une aide importante que la France a apportée par l’intermédiaire de l’association des amitiés franco-irakiennes, notamment en ce qui concerne la création de Enuma Elish Babylon, spectacle inaugural du festival produit par le Studio Grame de Lyon, conçu par le compositeur Pierre-Alain Jaffrenou et réalisé avec le soutien financier du Ministère de la Culture et de la Communication Français. C’est un spectacle son et lumière conçu dans un esprit résolument moderne. Il associe une superbe composition de feux d’artifices réalisée par la société Ruggieri, à un jeu de laser composé par la Société Laser Movement qui accompagnent la musique électroacoustique de Pierre Alain Jaffrenou. Celle-ci intègre dans son mouvement une partie instrumentale jouée et signée par Munir Bashir sur fond de ruines babyloniennes.

L’ensemble de cette composition s’inscrit fort bien, de par sa conception, dans le thème global du festival qui est l’interpénétration du contemporain et de l’ancien, du traditionnel et du moderne. Les trois chants successifs de cette musique jouant du poids des silences, des soulèvements intempestifs, déchirants et des lentes retombées de la masse sonore, ont quelque chose de profondément émouvant dans cette ambiance nocturne de fin du monde où une palmeraie au loin, s’embrase tout à coup sous un napalm rouge vif et où Munir Bashir, au cœur du silence instauré, égrène sur son oud phénoménal quelques notes d’espoir qui se perdent, en même temps que les images projetées d’écritures cunéiformes et de bas-reliefs sumériens, dans les ruines de la civilisation perdue.

Jaffrenou, en s’appuyant sur le contexte historique et politique de Babylone, réussit à le transcender dans une musique universelle qui parle à toutes les oreilles de tous les naufrages, véhiculant dans un chemin abyssal l’image acoustique d’une réversibilité possible. L’apaisement final témoigne ainsi d’une résolution des tensions, d’un équilibre retrouvé.

C’est loin d’être le cas pour Gilgamesh play qui clôture la soirée de façon assez significative. Chorégraphié par l’Irakien Saadi Younis Bahri, ce ballet témoigne, lui, du pire, c’est-à-dire de la pure allégeance de l’artiste à la mise en scène politique ci-dessus décrite.

Conçu sur un mode allégorique, il présente d’abord les premières dynasties sumériennes et leur panthéon de dieux qui ont des gestes de fresques égyptiennes. Ishtar, la déesse de la Volupté et de la Guerre, apparaît alors. « Ishtar is born » dit la voix off, sans humour. Elle cherche son Gilgamesh et le trouve en final dans la personne de Saddam Hussein auquel elle délègue ses pouvoirs pour sauver le peuple Sumérien. Alors, s’ensuit, sur une musique guerrière, follement scandée par la foule, une danse grotesque entre les dieux sumériens et les jeunes soldats de la République Iraquienne qui, portant le flambeau, chantent la gloire de Saddam Hussein.

Si le ridicule ne tue pas, espérons qu’il n’est pas ce virus inconnu qui est cause du naufrage des civilisations.

Mais ce qui demeure le plus beau bouquet de ce début de festival, c’est cette déclaration de notre ministre français monsieur Cabannat à la résidence de l’ambassadeur de France ce 23 septembre : « Vous avez sans doute remarqué l’absence de journaux français et occidentaux à Bagdad. Eh bien, je peux affirmer que vous avez beaucoup de chance et que ça vous fait des vacances. En effet, tout ce qu’ils disent en ce moment sur la situation du pays est faux. Tout va pour le mieux. Tous les indices sont en hausse et la situation de politique intérieure est au beau fixe » Il ignorait sans doute qu’il s’adressait à des journalistes.

Cabannat, ministre de la Culture et de l’Information. Une bonne idée, non ?

Alain Foix

Bagdad le 23 septembre 1987.

Un homme, un homme seul, un athlète. Silence. Il avance. Une présence, une puissance. Il fait front. Seul. Il affronte ce silence qu’il impose. Il s’amasse et les planches sous ses pieds se rassemblent et la scène d’Odéon est un surf et la salle une vague qui se cambre, se retient et son souffle arrêté et le temps sous le verbe s’épaissit. C’est Césaire qui chevauche Jacques Martial. C’est Martial qui subjugue l’Odéon. Déferlantes de mots, cataractes du verbe, c’est un fleuve qui déborde de son lit. C’est un Nil dont Césaire est la source. Bords et débords, sacs et ressacs, flux et reflux, des mots lumières, des mots cheval au galop. Bombardements. Et c’est Toussaint Louverture, et c’est le roi Christophe, et c’est Nelson Mandela et Martin Luther King et ce vieux noir râblé, ratatiné sur son siège d’autocar et plié sous le fouet d’un mépris millénaire et toute la négraille qui se dresse, nuée. Nuée ardente aux bouches noires des soufrières, et au cœur des montagnes des oubliés du monde, la forge d’Héphaïstos sous les mots de Césaire martèle la « lance de nuit » d’une belle poésie. Ce n’est pas un poème mais une cavalerie, et au galop des mots c’est Martial qui écume. Il se fait vague contre la vague et il déferle et nous recouvre et nous buvons la tasse bouche bée et yeux ouverts. Sa langue claque l’amertume sucrière et nous couvre de sel. Et puis silence. L’athlète vacille, le dos au rideau noir de l’Odéon et se repait de son propre épuisement. Et c’est une salve, une bordée qui lui vient de la salle. Le choc était frontal, le public est levé. Il clame et bisse et bat des ailes, se secouant de soixante quinze minutes de totale possession.

Avant que vienne le jour et son oubli, disons que cette nuit fut bien plus que le sacre d’un poète et de son héraut mais la conquête d’une scène comme territoire encore rebelle à la présence de ceux qui disent noir pour faire rimer espoir. Il y en eut d’autres gagnées et reperdues sans cesse, jamais acquises. Il y en aura de nouvelles gagnées avant d’être perdues. Césaire gagne encore en mourant. C’est le sort du poète. Mais sa vraie mort serait un mausolée. Un panthéon pour l’isoler. Ce soleil insulaire ne brille pas pour lui-même mais pour un continent, celui des oubliés. Césaire ne serait pas Césaire s’il n’était que Césaire. Ne vouons pas un culte à sa personnalité. Ce serait l’enterrer et avec lui un monde s’exhumant des décombres. Césaire s’est élevé pour dire que l’histoire n’est pas terminée. Avec sa mort, l’histoire ne fait que commencer. Derrière lui d’autres vagues qui viendront se briser aux contreforts d’indifférence, aux falaises blanches de la puissance.

En préambule à cette soirée, Olivier Py a dit qu’il n’osait pas penser à ce qui se serait passé si le poète André Breton entrant dans un bazar de Fort-de-France pour acheter un ruban à sa fille n’avait pas découvert Césaire et son cahier d’un retour au pays natal. Rassurons-le. Ce n’est pas un ruban de petite fille qui fit naître Césaire. Et ce n’est pas la providence d’une belle main blanche qui tissa son berceau. Les forces telluriques trouveront toujours une faille ou un volcan pour dire au ciel les colères souterraines. Sur la Montagne Pelée il est né un cratère nommé Césaire. Il y a eu et il y aura bien d’autres soufrières.

Alain Foix

Y a-t-il de la poésie après Césaire ? Oui, je l’ai trouvée sur un site interactif. Je vous en livre brut un échantillon avec son orthographe très spécifique et sa plus belle perle : les filtres à réponse impulsionelle infinie :

Putain si c’est pour disserter sur des sujets comme : non c’est pas Nyquist c’est Shannon !!!
on s’en branle, il s’avere que maintenant, on n’utilise plus souvent le nom du physicien Shannon pour le celebre Fe > 2*fmax mais perso j’en ai rien a fouttre qu’on attribue la frequence minimal necessaire a la restitution du son, a l’un ou a l’autre… sinon sur la frequence d’echantillonnage je pense que l’explication de Gabou au debut de l’article etait relativement bien synthetisé…Enfin maintenant on utilise le surrechantillonnage pour permettre de filtrer numeriquement car les filtres analogiques comme le dit Gabou ont tendence a induire des distortions de phases…..et la merveille du numerique c’est que les filtres n’induisent pas ces distortions…Donc on surrechantillonne, on filtre passe bas avec une marge importante ( pente faible -> distortion de phase quasi nulle), on echantillonne et quantifie, puis on filtre a nouveaux passe bas numeriquement ( pas de disto de phase), on decime les echantillons ( relatif au taux de surrechantillonnage) et finalement on retombe sur nos 44.1kHz…et c’est gagné

-Là, par contre, je t’arrête ( mais de manière courtoise, hein ). Un filtre introduit toujours une distorition de phase. Tu ne peux pas filtrer sans dephaser ( si, un filtre du style y = G * xn mais appeler un gain un filtre, c’est un peu pedant ). L’interêt du filtrage numérique, c’est que tu peux faire, entre entre, des filtres numérique à phase linéaire, ce qui est strictement impossible, ou en tout cas très difficile à faire en analogique. Mais de nombreux filtres ( comme ceux des synthés ou des EQ, en général ), sont des filtres dits à reponse impulsionnelle infinie, qui permettent de se rapprocher le mieux des filtres analogiques ( car ceux ci “sonnent” bien, sans que l’on sache très bien ce que sonner veut dire -> grand enjeu pour moi du numérique dans les prochianes années en audio ), mais ayant une réponse en phase assez non linéaire ( ie toutes les fréquences n’ont pas le même déphasage à la sortie du fil

Gerty Archimède est née le 26 avril 1909. Elle aurait à ce jour 99 ans. Aînée de 5 ans du poète décédé il y a peu avec qui elle a mené des combats, elle a une rue à son nom depuis près d’un an, et Césaire en aura tout autant, comme Saint-George, il y a quelques ans. Les rues de Paris se créolisent.

Pour cet anniversaire je publie sur ce blog le discours que j’ai prononcé à l’occasion du baptême de la rue Gerty Archimède (12è) le 22 mai dernier:

Chère tante Gerty,

Voilà, tu as une rue avec des cris d’enfants, une école, une volière, des oiseaux d’avenir dans une rue enfantée par ton nom. Ce n’est pas la première, mais elle est à Paris. Elle fleurit en ce temps des cerises. Et les merles moqueurs à compter de ce jour y mêleront un accent créole à celui des faubourgs. Mais elle est à Paris, près des quais de la Seine et tout près de Germaine, ta petite sœur tant aimée, décédée et noyée à deux pas, emportant un enfant dans son ventre. Un enfant que tu n’as jamais eu. Tu n’as pas eu d’enfants mais tu es la marraine de tous ceux que tu n’as pas eus. De Guadeloupe, de Martinique, de la Guyane et de la Caraïbe, et même aujourd’hui de Paris, tous peuvent se dire d’une façon ou d’une autre ton enfant, ton neveu ou ta nièce. Tous peuvent t’appeler comme je l’ai toujours fait « tante Gerty ». Car il ne fait aucun doute que tu es notre tante, à nous tous. C’est par toi et des êtres comme toi, par l’emblème de leur vie donnée en exemple, qu’une famille, élargie à une île apparaît. Et au-delà de cette île, d’autres îles, tout l’ensemble caraïbe attaché par le temps et l’espace aux immenses continents. Et il n’est pas à douter qu’en Afrique où tu portas ton combat pour les droits des plus faibles et des plus démunis, en Amérique où ta lutte a trouvé l’écho d’autres combats pour l’émancipation humaine, en Europe où, jusqu’à l’est des Balkans a retenti ta voix, il n’est pas à douter qu’il s’y trouve des personnes qui t’appellent tante Gerty. Tante Gerty, tu n’as pas eu d’enfants, mais on sait à quel point tu aimais t’entourer de leurs cris comme celui des oiseaux. Mais on sait à quel point ces marguerites blanches éclairant ton salon te chantaient en silence cet amour auquel tu auras renoncé. Ta robe noire d’avocate avec son seul pétale fit un deuil silencieux, tout comme fit la soutane de Raymonde, ta petite sœur religieuse appelée Sœur Suzanne. Les enfants comme les oiseaux ont ceci de commun qu’ils nous font mesurer tout le poids de ce monde. Toi tu l’as endossé tout comme sœur Suzanne avec le costume d’un cruel renoncement. Elle a, sur sa poitrine, porté toute sa vie une croix. Toi sa grande sœur, tu as combattu Sainte-Croix. Sainte-Croix, ton père. Sainte-Croix Archimède, maire de Morne-à-l’eau. Il est des noms aussi lourds que les choses qu’ils désignent. Ton père t’a montré un chemin que tu as suivi bien docile pour un temps et puis, tu t’es retournée et tu as ouvert ton propre chemin. Tu t’es faite avocate contre son gré, tu t’es engagée en politique dans l’arène réservée aux seuls hommes. Tu es entrée au parti communiste et tu as fondé un journal : l’Etincelle. Tu as pris le parti des femmes, celui de l’espoir et celui des enfants. Mais jamais un parti, une couleur, ou une position n’ont été synonymes à tes yeux d’un quelconque enfermement ou de quelque exclusion. Tu as défendu les femmes, mais pas contre les hommes : avec eux et pour eux. Tu as soutenu la cause noire, mais pas contre les blancs : avec eux et pour eux également. Tu as lutté pour les Antilles, la Guyane et les anciennes colonies, mais pas contre la France : pour la république fondatrice d’une nation. Ni le sexe, ni la couleur, ni la naissance n’ont été à tes yeux un destin. Tu as cru en l’idéal communiste parce qu’il montrait le chemin de l’histoire rimant en ce temps avec le mot espoir. On t’a fait députée, et tout près de la Seine, l’Assemblée nationale, et tout près de Germaine, tu gardais tes grands yeux vers l’aval, vers le Havre, le grand Ouest, les Antilles, la Guyane. Fidèle à toi-même, fidèle à tes promesses et tes engagements, fidèle à tes origines, fidèle à ton pays, ta nation, ton parti, tu étais amoureuse. Amoureuse d’un combat pour l’amour, la liberté et l’égalité. Tu étais femme, femme politique, femme, femme engagée, femme, femme communiste, femme, femme de combats, femme, femme créole et femme française, mais d’abord femme, et surtout femme. Et peut-être parce que tu étais femme, tu mesurais peut-être mieux que les hommes qui t’entouraient et te respectaient, toute l’ampleur du combat qui était à mener. Combat pour le travail, combat pour l’égalité entre couleurs et entre sexes, combat pour les droits sociaux, combat pour l’éducation, le savoir et la culture. Alors, ici, tout près de la Seine, tout près de Germaine et du port de Bercy qui sent la même sueur que celle des dockers de Basse-terre, tes amis, qui résonne encore du bruit des barils éventrés de rhum ou de vin, peu importe, tu as ta rue dans Paris. Et quelle rue ! Toi qui connais si bien la Seine, toi qui comme elle, Archimède, Gerty Archimède, sais mieux que quiconque par l’histoire et par ton histoire, qu’un corps humain plongé dans un fluide reçoit de la part de celui-ci une poussée verticale, dirigée de bas en haut, largement supérieure au poids du volume de fluide déplacé. Toi qui as la mémoire douloureuse de l’histoire et l’utopie joyeuse du présent, tu nous invites dans ta rue qui commence par un lieu d’instruction et s’ouvre sur un lieu de culture à travers un espace de travail. Tu nous dis, à nous tous ici présents que nous ne sommes pas arrivés, que ce n’est qu’un chemin. Mais quel chemin ! Ton chemin.

Merci Gerty.

Pour les amateurs d’arts du mouvement, voici un petit article que j’ai écrit récemment dans le journal Lacroix en hommage aux grands disparus que sont Béjart et le mime Marceau:

Deux monstres sacrés de l’art du mouvement nous ont quittés : Marcel Marceau et Maurice Béjart dans les pas l’un de l’autre. Le mime et le pantomime. Deux artistes d’un même temps, d’une même époque, pourtant si différents. L’un aussi blanc et lunaire que l’autre est solaire autant que ténébreux. Le lisse et l’apollinaire, le dionysiaque et le mystérieux. L’un le regard clair et grand ouvert, mangé de ciel, accroché à la lune, et l’autre aux yeux perçants inondés d’ombre, le bouc saillant, la danse faite homme. Jamais le mime sans âge dont tout le geste gomme le sexe, livrant son corps abstrait comme page blanche à l’écriture des signes, ne fut au rendez-vous des danses du soleil. Dans la pénombre des sous-bois, le faune dansant brouillant les signes dans ses fourrés de gestes, fuira toujours les sourires blancs de l’astre pâle comme la peste. En vérité rien de plus proches et différents que ces deux là. Le pantomime qui épouse la danse séduit le mime mais ne caresse pas. Le pantomime, comme le dit bien son nom, veut tout (pantos). Ce tout, c’est la nature dans sa totalité. C’est le théâtre aussi qui convoque le monde. Théâtre total comme le rêvait Béjart où la danse est le centre. Mais c’est la pantomime, entre les drames, masques et caractères, les attitudes et les postures, les symphonies pour un homme seul, les messes pour le temps présent, les sacres du printemps et tous les boléros, qui mènera la danse. Héritier de Noverre, penseur de la pantomime, Béjart, un pied dans le siècle des Lumières et l’autre cherchant une nouvelle ère, restera à jamais en grand écart baroque au-dessus du grand siècle de l’ombre. Un siècle romantique qui eut le grand tort à ses yeux de faire sortir de ses abysses ces blanches corolles au venin foudroyant qu’on appela tutu, décimant peu à peu les danseurs mâles pour livrer toute la danse à la gent féminine. Et Béjart s’exclama : « Le tutu est un costume pornographique qui prouve combien était avilie la notion de danse ». Le danseur parle et hurle. Le mime se tait. Pierrot de lune, héritier pâle de ce siècle de l’ombre, le ballet blanc est passé sur son corps. Il reste homme sans être vraiment sexué. Son mouvement est silence. Mais un silence qui parle. Il articule les mots en gestes, cet « homme qui rit » au sourire dessiné, une larme dans les yeux. Un homme en négatif, sans poids, un Plume, plume blanche sur un fond noir. Un noir de l’existence, le tableau de la vie où il écrit sa prose. Le mime est une craie et la danse un fusain. L’un dit des histoires et l’autre trace des esquisses, des formes, des jaillissements qui laissent voir le mouvement. L’un de son corps abstrait fait lire des choses concrètes. L’autre, le danseur, s’emparant des signes qu’il s’amuse à brouiller, à mélanger comme les peintres la couleur, les transcende en mouvements qu’il mène à l’abstraction. Ainsi, le mime et le danseur, bien qu’utilisant tous deux les signes pour le mouvement, en font un usage différent. « Le mime est la prose du mouvement, la danse en est la poésie » disait Rudolph Laban. On peut bien-sûr trouver de la poésie dans la prose du mime Marceau, comme du prosaïsme dans la poésie de Béjart. Mais leur art est séparé par le mouvement comme la lune du soleil, même si tous deux éclairent l’humain en l’Homme.

Alain Foix

« La faiblesse de beaucoup d’hommes est qu’ils ne savent pas devenir ni une pierre, ni un arbre » disait Césaire aujourd’hui arbre sous le marbre. Mais pierre insaisissable sur laquelle on tentera en vain d’écrire toute sorte d’épitaphe pour tenir par le mot celui qui renversait les mots. Mais arbre d’éternité repoussant sitôt abattu, broyant la pierre qu’il ne peut être dans ses racines puissantes. Si arbre il est, il est comme disait de lui-même Toussaint Louverture : celui de la liberté des noirs qui sitôt abattu, « repoussera par toutes ses racines qui sont aussi profondes que nombreuses ». Mais là encore, les mots ne peuvent pas enfermer les êtres. Le noir de Toussaint Louverture comme le nègre de Césaire ne sont pas des pierres. On ne peut les enfermer dans leur couleur, car ces mots là sont du mouvement, mouvement de liberté. On ne peut être nègre que si on ne l’est pas seulement, que si on est dans le mouvement qui vous sort de vous-même, de votre identité fermée. La négritude bien comprise est d’abord une libération de soi sans reniement de soi. Pour avoir été mal compris, ce mot fut transformé en pierre de Palestine dans une guerre inégale, lapidant finalement celui-là même qui le lançait à l’univers hostile pour crier son identité dans la douleur. La négritude comme liberté est l’expression exacte de la liberté des noirs de Toussaint Louverture, car pour celui-ci, la liberté générale et l’émancipation humaine furent la condition posée pour cette liberté singulière. Mais dialectiquement, la libération des noirs est le fer de lance historique d’une émancipation humaine non encore totalement advenue. Ainsi Michel Leiris comme Alfred Métraux ou encore Blaise Cendrars et Jean Rouch, pour ne citer qu’eux, peuvent s’affirmer nègres sans rougir, car ils peuvent dire à l’instar de Lamartine : « Je suis de la couleur de ceux qu’on persécute ». Césaire est bien vivant car ses racines repoussent. Mais tout rejet suppose d’autres formes et d’autres chemins de croissance, des ouvertures à l’avenir. Comme tout penseur et tout poète Césaire nous fait grandir si on questionne sans cesse son dire sans le prendre à son mot.

Alain Foix

A la maison de l’Amérique latine ce lundi soir 14 avril, une belle tribune devant un public attentif et conquis. Autour de Jean Daniel, Régis Debray, Elias Sanbar et Edwy Plénel qui assume le rôle de présentateur. Il s’agit du dernier livre de Jean Daniel « Israël, les Arabes, la Palestine » édité par les éditions Galaade, qui organisent cette table ronde en partenariat avec la librairie Gallimard. Des mots empreints d’une belle humanité et baignés dans la profondeur. Des mots forts et ciselés. On parle de l’optimisme comme nécessité, comme position éthique (Sanbar) face à l’implacable rouleau compresseur du réel qui pousse au pessimisme (Debray). Ethique du dépassement du réel. Ethique de résistance. Et qu’est-ce qu’un résistant sinon un optimiste qui n’accepte pas le verdict du fait réel ? (Sanbar). Il est question du droit palestinien contre le fait israélien (Jean Daniel). Il est question du mensonge des mots (médiatiques et diplomatiques) laissant croire à des solutions de paix dans une situation bloquée (Debray). Mais Israéliens et Palestiniens n’ont-ils pas justement besoin des mots pour exister les uns face aux autres ? Les uns, Palestiniens revendiquant un mot, un nom, la Palestine, dont ils furent d’emblée dépouillés. Un mot recouvrant tout un peuple mis à nu. Les autres, Israéliens, n’ont-ils pas eux aussi besoin des mots pour recouvrir la nudité d’une conscience mise à mal par l’acte d’occupation ? Jean Daniel note la contradiction fondamentale entre le fait israélien comme territoire et le lieu d’énonciation du décalogue. Des mots en contradiction totale avec le fait. Israël comme géographie s’oppose à Israël comme lieu éthique. Sanbar note, en reprenant l’analyse de Debray (qui dénonce l’impasse et l’échec de l’espérance par la cartographie des territoires) que si l’on cherche sur une carte les frontières d’Israël, on est bien en mal d’en définir les lignes. Comme si finalement la conscience du décalogue empêchait le dessin définitif, l’avènement de la figure, du visage d’un Israël comme fait, comme Etat de fait. Alors il n’y aurait d’autre issue que les mots, en dernier ressort la poésie. Une poétique d’Israël contre une poïésis de la Palestine. Cela me rappelle ce mot que j’ai écrit un jour dans Libération : « La poésie est la peau brûlée du monde ». Elle est l’expression d’une souffrance qui veut recouvrir de beauté la laideur de sa peau brûlée en partant de la peau elle-même. Tant qu’il y a de la poésie, il y a de l’espoir.

Dans la salle, parmi les spectateurs, je remarque la présence de Stéphane Hessel. La beauté de ce vieil homme silencieux et attentif irradie de ses 90 ans la salle entière. Cet homme, mon ami Jean-Michel Helvig m’en avait abondamment parlé depuis quelques mois puisqu’il préparait avec lui un livre d’entretiens : « Stéphane Hessel, citoyen sans frontières » chez Fayard. Deux jours auparavant, lors d’un dîner entre amis, il m’avait remis cet ouvrage terminé avec en couverture ce beau visage de sage que je découvrais là, sous les lustres de cette grande salle. Je suis frappé, lors de quelques mots que j’échange avec lui à l’issue de la table ronde, de sa chaleur humaine et de l’empathie de son regard. Nous passons à table avec quelques convives choisis et, à côté de moi, sa femme me parle de cet homme, de leurs voyages réguliers dans les territoires occupés, logés chez l’habitant. Ils continuent à toute force le dialogue, de franches discussions avec Arafat de son vivant, le Hamas et les Israéliens. Des mots contre les bombes. Des mots vitaux. En fin de soirée, cet homme se lève et nous dit trois poèmes : l’un en allemand, de Hölderlin, l’autre en anglais, de Yates, le troisième en français d’Apollinaire. Je regarde ce pionnier de l’ONU, ce rescapé des camps de la mort, ce messager de l’espoir qui reste intact, sauvé de l’horreur par la poésie qui est sa mémoire motrice, qui le construit contre le pire. Cet homme ne vieillit pas. Il me rappelle ma grand-mère qui le jour de ses 100 ans nous avait récité « La mort de Jeanne d’Arc » de Péguy, un des plus longs poèmes de la langue française qu’elle avait appris sur les bancs de l’école communale quittés très jeune pour travailler les champs. Un long poème en français par une dame qui ne parlait que créole. Ces deux là usent de la poésie comme eau de jouvence. La poésie serait donc la jeunesse sans cesse réitérée de Candide contre la défaite de l’espérance.

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