novembre 2007


Les trois dernières au Lucernaire avant, peut-être, de se glisser dès mardi prochain au théâtre Confluences dans le XXème pour une semaine de prolongation en attendant plus.

Ce n’est pas seulement le plaisir de voir depuis plusieurs jours une salle pleine comme un œuf, des applaudissements nourris et bissés et un public enthousiaste, qui me transporte de joie en ce moment. C’est de voir aussi la qualité de ce public même. Un public métissé. Un vrai public à l’image de la population, un public rare. Un public frère de celui que j’ai rencontré au Théâtre Royal de Londres il y a une quinzaine de jours, décontracté, chaleureux, enthousiaste, coloré, réactif. Public qui mit bouche bée les visiteurs français qui demandèrent : « c’est normal, ici, ce public mélangé? Comment faites-vous ? » Eh bien c’est simple, on fait du théâtre qui concerne la population, on a en résidence des troupes de couleur comme on dit, et surtout les directeurs de théâtres ne sont pas exclusivement WASP (White Anglo-saxon and Protestant). Eh oui, c’est simple. Alors pourquoi prolonger ce malaise blanc dans nos théâtres ? Je suis souvent comme au Théâtre de la Ville, sur 900 spectateurs, la seule tache de couleur brune. Est-ce être raciste que de faire ce constat ? Non, ce qui l’est c’est de ne pas le faire. De croire que c’est ainsi, qu’on n’y peut rien, et même de ne pas le voir parce qu’on n’est pas raciste, et parce qu’on n’est pas raciste, on ne fait pas attention à ces choses là. Raisonnement équivalent à ceux qui se disent en bonne santé, et parce qu’ils sont en bonne santé ils ne voient pas le cancer qui les ronge. Je me suis souvent soulevé contre cet état de fait, et comme je me suis soulevé, on m’a traité de raciste sans oser me le dire. Pire, on m’a catalogué comme faisant partie du CRAN (Comité Représentatif des Associations Noires), mes pires ennemis que je combats sans merci car précisément je ne veux poser une quelconque identité noire contre une prétendue blanche. Je pointe seulement les symptômes qui signent la maladie. Je ne veux pas soigner le symptôme, mais la maladie elle-même, et je dis que la dépigmentation de nos théâtres est le signe d’un mal profond de notre société. Alors, imaginez mon effroi lorsqu’avant-hier, je me suis rendu, à l’invitation de la Région Ile de France à l’Etat des lieux du spectacle vivant où, dans une salle composée de centaines d’artistes et responsables culturels, j’étais le seul noir. Certes, j’étais aussi sans doute le seul à m’en rendre compte car je fais depuis longtemps partie de cette « famille » et de ce fait, on ne voit plus ma couleur. Moi-même je ne la verrais pas et n’y penserais pas si je n’étais pas le seul. Mais ce monochrome blanc me fait tache et me renvoie à ma singularité. Tous ces gens que j’aime beaucoup individuellement, qui ont souvent de vraies convictions humanistes, ne sont pour rien individuellement dans cet état de fait. Mais ils le sont collectivement. Et collectivement, ils me renvoient un bouclier blanc contre lequel ma couleur s’écrase. Ils sont donc collectivement le symptôme d’un malaise de civilisation, un mal qui est à prendre collectivement à bras le corps, un mal que seuls les responsables politiques sont à même de soigner, et à ne rien faire de tangible, ils se rendent coupables de non assistance à société en danger. Après avoir été saisi d’une rage blanche, je hurle ici ma colère noire. Que mes lecteurs veuillent bien me pardonner. Je ne le ferai plus… avant que cela me reprenne.

Elle est belle Rama, sur cette photo de Libération, ses yeux immenses perdus dans l’immensité d’un ciel d’azur. Belle et seule. Esseulée. On dirait une de ces héroïnes de Corto Maltese, les cheveux bouclés de vent sur fond de mer de Chine. Elle semble regarder au loin voguer Marco Polo à bord de son trois-mâts affrété par messire Boloré, la cale chargée de biens à échanger avec les commerçants du vieux pays de Lao-Tseu. Un émissaire lui a remis en catastrophe le vieux parchemin des Droits de l’Homme juste avant que le vent et la marée montante entraîne son équipage au large. Mais où l’a-t-il fourré ? Semble-t-elle se demander. N’est-ce pas cette chose qui s’envole telle une blanche mouette du pont de la capitainerie où son aventurier se tient droit dans ses bottes, une main à la barre et l’autre sur les épaules de sa rivale ? Sa rivale ? La belle et souriante Rachida. Il est frappé du sceau de son sourire. Un sourire ravageur, une déferlante qui semble vouloir défier toute l écume des mers du Sud. Et la nave va, vogue le navire de cette république, laissant à quai un pan de son drapeau, ce drapeau Black Blanc Beur devenu l’étendard d’une nation nouvelle piqué au pied de George et de sa Condoleza au sourire de riz blanc, plus blanc que l’oncle Tom. Ce beau trio de couleur s’effrite devant le péril jaune. Le bleu qui ceint ce beau visage de Rama, serait-ce un bleu de l’âme ? Un blues de l’abandon ? Son capitaine Fracasse, aujourd’hui libéré du charme de Cécilia ouvre tout grand sa cape en quête d’un vent nouveau. Plus libre que jamais il gonfle une poitrine conquérante, plus mâle et viril que jamais. Tout autant que Vladimir qui fait taire les coyotes, il impose le silence aux racailles rouges et brunes qui jappent sur son passage. Et passe sa caravane. Le commerce avant tout. Tous ses sonnants et trébuchants ramenés de la muraille de Chine feront taire les murmures et la rumeur. Il reviendra consoler sa Rama et lui assurera que son vieux parchemin a bien survécu aux périls et repose bien au fond d’un grand tiroir fermé à double tour. Elle essuiera ses pleurs, et le trio de nouveau rassemblé, les deux femmes de couleur autour du blanc viril iront de nouveau par le monde représenter cette belle nation féconde. Et tout ira très bien tant que Rama n’aura de nouveau cette lubie d’offrir “en mains propres” ce très vieux parchemin aux tout-puissants qui n’en veulent pas.

Au théâtre de Soho, à Londres, un débat passionnant a été ouvert sur la place de l’auteur dramatique dans les théâtres contemporains anglais et français. Ahmed Ghazali, auteur, a désiré prolonger ce débat en s’en ouvrant aux différents participants dans une lettre à laquelle je réponds.

Ahmed Ghazali:
Comme nous nous sommes promis de continuer notre échange, je me propose d’ouvrir le bal. En fait, je ressens le besoin de parler parce que je suis resté un peu frustré après notre débat au théâtre Soho. J’ai le sentiment que nous étions trop hâtifs dans notre jugement sur l’expérience française en matière de relation entre l’auteur dramatique et la scène. Si je résume bien, il a été dit ceci : Contrairement à ce qui se passe en Grande-Bretagne, en France, l’auteur dramatique serait mis à l’écart de la scène à cause de l’hégémonie du metteur en scène. Je voudrais nuancer cette vision.
On ne peut pas expliquer la distance qui existe en France entre l’auteur dramatique et la scène uniquement de manière négative par l’hégémonie du metteur en scène. En partie, elle est le fruit d’une tradition philosophique riche et influente (Barthes, Foucault, Derrida,…) qui a amené à voir le texte théâtral (et littéraire en général) comme un objet autonome, indépendant de son auteur, et même plus grand que lui quand il fonctionne bien. De cela découle que l’auteur n’est pas nécessairement le meilleur lecteur de son texte, mais plus encore cela conditionne l’attitude créative de l’auteur. Un auteur qui croit que son texte est autonome et lui échappe n’écrit pas de la même manière qu’un auteur qui pense qu’il tient toutes les ficelles de son processus d’écriture.
Par ailleurs en France on a tendance à croire que le métier d’auteur dramatique gagne à être indépendant de la scène et qu’il tient sa force de cette autonomie là. On pense que la fonction de l’écriture dramatique n’est pas d’obéir à la scène mais de la mettre en question et même la réinventer. Un auteur trop attaché à la scène aura tendance à lui obéir et respecter ses normes. Une écriture trop attachée aurait-elle pu donner Claudel, Beckett, Genet, Koltès, Novarina, Lagarce? Nous savons que ces auteurs ont écrit dans l’isolement des textes qui ont été d’abord rejetés par la scène de leur époque avant que de nouvelles mises en scène n’aient vu le jour pour les porter. De ce point de vue, le théâtre britannique nous semble peu intéressé par ces expériences de rupture, les auteurs anglais nous semblent répéter à l’infini une même structure narrative qui leur réussit bien (mais peut-être est-ce une vision simplifiée ?).
Voilà de quoi brasser un peu plus nos idées. Et puisque nous avons commencé à penser à un thème ou un sujet de réflexion pour une éventuelle prochaine rencontre, je mets dans la cagnotte celui-ci : La troisième voie. On reconnaît là la fameuse expression qui a fait la réputation de Tony Blair, et qui semble-t-il fait rêver Sarkozy. Y-a-t-il une troisième voie entre (ou au dessus) des expériences française et britannique? Est-ce une illusion qui fera son temps? L’intérêt de cette expression est que l’auteur peut l’interpréter thématiquement (modèle sociale, économique,…) mais aussi esthétiquement (une façon d’écrire, de faire le théâtre,…) et surtout elle oblige à penser les deux expériences (pour ne pas dire le deux modèles) en même temps.
Bonne réflexion à tous.

Ahmed Ghazali

Ahmed Ghazali

Alain Foix:
Ahmed, ta question est intéressante et je te remercie de t’être ouvert de cette « frustration » au sujet de nos débats au Soho theatre.
Je dois dire que je ne partage pas du tout ton point de vue. Tu évoques l’évolution du rapport au texte théâtral par cette « tradition » philosophique née en France qui vise à penser l’autonomie du texte par rapport à son auteur. Tu cites Barthes, Foucault, Derrida, mais on pourrait citer l’ensemble des penseurs structuralistes. Ce structuralisme dont l’interprétation fallacieuse et l’utilisation mal comprise tant par des artistes que par des politiques a ouvert à de véritables catastrophes à partir de la fin des années 70. Ce n’est pas tant ces philosophes que je mets en cause (bien que d’un point de vue purement philosophique, il y a un vrai débat déjà ouvert en son temps par des philosophes, ethnologues, sociologues, psychologues… s’opposant à cette « pensée à étagères ». Débat loin d’être terminé.) mais leurs interprétations pratiques par les tenants d’un post-modernisme artistique et politique qui ont essentiellement tiré de cette pensée la notion d’un néo-relativisme. Ainsi (pour grossir le trait), il était devenu normal d’accepter l’excision puisque cela procédait d’un respect de l’identité d’un peuple basé sur la structure spécifique de son langage culturel. Un texte valait par sa structure signifiante, sa forme, indépendamment du sens qu’y inscrivait l’auteur. Ainsi le signifiant a pris son autonomie par rapport au signifié. On en est arrivé du point de vue artistique à un nouveau formalisme et un maniérisme contemporain qui finalement n’intéressait que ceux qui le produisaient et ceux qui en détenaient les codes. En littérature, il y eut par exemple cette période catastrophique (qu’a dénoncée récemment Michel Le Bris à la télévision) où il était devenu ridicule et ringard de raconter une histoire. Il y eut la mort annoncée du roman par sa coupure avec le lecteur même. La mise à l’écart de l’auteur par la saisie de son propre texte a fait de celui-ci un objet comme tu le dis si bien. Mais le texte est-il vraiment un objet ? Où est passé le sujet ? That is the question.
S’emparant du rhizome de Deleuze et Guattari, du fragment barthien ou de la « différance » derridienne, les metteurs en scène se pensant artistes autonomes ont agi avec les textes comme des plasticiens. Ils déclarèrent alors qu’on peut « faire théâtre de tout » même d’un bottin ou d’un agenda. Il ont alors oublié que le texte de théâtre était d’abord texte de théâtre, c’est-à-dire développant une dramaturgie, un sens purement théâtral. Bien entendu, je ne suis pas du tout contre le fait de faire d’un roman une adaptation théâtrale comme le fait parfois avec brio Didier Bezace (notamment la Femme Changée en Renard, magnifique pièce adaptée du roman de David Garnett). Mais cela veut dire que le metteur en scène devient réellement dramaturge, donc un second auteur.
Ce qui fut oublié, en écartant l’auteur, c’est sa relation de sens, relation organique avec le public. Ce que j’admire chez les metteurs en scène serviteurs du texte (j’ai la chance de travailler notamment avec Antoine Bourseiller et Bernard Bloch) qui font encore le gros de la tradition anglaise, c’est leur immense respect du sens et de la compréhension du public. Donc de la présence de l’auteur dans son œuvre face au public. Le travail entre l’auteur et le metteur en scène reste capital car ils travaillent tous deux sur le sens du texte. Texte qui, bien-sûr, échappe à son auteur d’une certaine façon puisqu’il le met aux mains des interprètes (ce mot signifie encore quelque chose). Mais justement, raison de plus. Puisque le texte acquiert sur scène son autonomie, il est plus que vital pour le faire naître ainsi dans tout le déploiement de son sens (de ses sens), que l’auteur et le metteur en scène qui devient alors une sage femme ou un maïeuticien, accouchent ensemble d’un bébé qui doit dès ses premiers pas acquérir une réelle autonomie.
Le débat reste ouvert.

De gauche à droite Ahmed Ghazali, Jonathan Meth, Alain Foix, Gabriel Gbadamosi

De gauche à droite Ahmed Ghazali, Jonathan Meth, Alain Foix, Gabriel Gbadamosi

Nouvelle réjouissante ce matin ! J’ai trouvé un endroit pour aller finir mes jours : Cugnaux, charmante bourgade dans la région de Toulouse. Il y fait bon vivre, paraît-il, depuis que le maire a pris un arrêté pour interdiction de mourir. Une pancarte déposée à l’entrée de la ville stipule : « Il est interdit de décéder sur le territoire de la commune. Tout contrevenant s’expose à de graves sanctions. » Comme dans les westerns, mais à l’envers : ici, on ne meurt pas. Mais contre cet empêcheur de mourir en rond, le préfet a présenté immédiatement un référé pour la liberté de mourir. C’est là qu’on se dit que parfois la liberté est dure à vivre. Tout cela n’est pas une galéjade, mais une histoire authentique rapportée par la presse de ce matin. L’explication : le cimetière de la commune affiche complet, et il y a à Cugnaux comme une crise du logement. Plus de place dans l’HLM horizontal. C’est typique : croissance de la population + immigration = crise du logement.  Il faudrait créer ici un droit au logement opposable spécifique. Mais curieusement, depuis cet arrêté, personne n’y songe ici. On se contente, le nez en l’air, d’aborder la question de la migration des âmes. Mais pourquoi ne pas agrandir ce cimetière ? Parce que, répond la mairie « le seul terrain communal qui correspond aux caractéristiques hydrométriques et géologiques est situé sur le périmètre de sécurité de la base militaire de Francasal, et eu égard à la proximité d’un dépôt de munitions, il est interdit de toute construction ». C’est donc l’armée qui interdit de mourir à Cugnaux. C’est une grande première. Peut-être en hommage à son homonymie avec Joseph Cugnot, ingénieur militaire inventeur des fameux fardiers, premiers chars à vapeur, et des premiers fusils d’assaut, et qui a tant servi la cause de la liberté de mourir.

Après un lancement prometteur, la première vague de spectateurs pour ma pièce « Pas de prison pour le vent », fut immédiatement brisée par la première grève des transports. Malgré le progressif rétablissement des lignes de métro, il fut difficile de faire de nouveau le plein du fait qu’une grande partie des spectateurs prévus venaient des zones où le RER continuait à rendre difficiles les déplacements. Peu à peu une nouvelle vague s’est mise à gonfler arrêtée nette par la deuxième grève des transports. Cependant, à l’encontre de ce qui arrivait à nos collègues, les spectateurs continuaient à affluer en plus petit nombre, certes, mais de manière suffisante à créer un vrai public dans la salle. La présence de ces spectateurs qui, malgré les circonstances très difficiles faisaient l’effort de venir au théâtre, était très motivante pour l’ensemble de l’équipe, et promettait des jours de grande influence. Ces jours sont venus dès hier soir, et la pièce affiche déjà complet pour samedi. La vague semble aujourd’hui déferler sans aucune retenue. Il faut dire que l’éloge de nombreux médias ainsi que le « bouche à oreilles » ont aidé à son gonflement. Hélas, il ne reste plus que 9 représentations car notre cession se termine le 1er décembre. Mille fois hélas, le Théâtre du Lucernaire qui aurait bien aimé nous offrir une prolongation ne peut le faire compte tenu de l’indisponibilité de ses salles. La frustration est grande dans l’équipe qui n’a pas envie d’arrêter une pièce connaissant un tel succès, d’autant qu’elle n’a pas, loin de là, rencontré tout son public potentiel sur Paris. Certains se satisferont de refuser du monde comme cela va sans doute arriver. Pas nous. Nous recherchons donc activement une salle pour prolonger la vie de cette pièce. Il est vrai que nous avons déjà tenu l’affiche 6 semaines et que ce n’est pas si courant. Mais doit-on, au nom de cette triste réalité qui veut que tant de créations produites par tant d’effort et de talents ne sont représentées qu’un petit nombre de fois, se satisfaire du fait qu’on a tenu bien plus que la moyenne ? Bien sûr que non. Il faut du temps pour créer une œuvre, il faut aussi du temps pour qu’elle rencontre son public. La durée est une chose essentielle et elle permet aussi que l’œuvre d’art ne soit pas mise au même étal que les produits de consommation. L’art a besoin de temps et le public aussi. C’est une chose que les pouvoirs publics ont tendance à ne pas prendre en considération. Nous cherchons donc d’urgence une salle pour faire vivre cette pièce dans la durée. Si parmi les lecteurs de ce blog certains ont une idée, ils sont les bienvenus.

Lors d’une tournée en province, Charles Dullin, juste avant que le rideau se lève, s’enquiert auprès d’un comédien : « Y a-t-il du monde ? ». Celui-ci s’approche du rideau et passe un œil dans un petit trou aménagé dans le tissu de velours et s’exclame : « Oui ! Un fauteuil plein à craquer ! »

Nous avons plus de chance que Charles Dullin, mais nous sommes à Paris, en plein cœur du 6ème arrondissement. Nous avons même beaucoup de chance car malgré la dureté des grèves, notre salle ne s’est vidée qu’à moitié. Bien que cela soit dur au regard des recettes prévisionnelles qui n’entreront pas dans la poche de la compagnie (c’est le producteur qui parle), nous pouvons nous estimer heureux. Beaucoup d’autres compagnies sont obligées d’annuler leur spectacle faute de spectateur. Dans Paris, c’est la catastrophe. Je n’ose même pas imaginer le nombre de compagnies sur la paille et de producteurs ruinés. J’entends autour de moi : « Tout ce travail, tout cet investissement pour rien ». Investissement ? Pas seulement financier mais physique, personnel, psychique. Tous ces sacrifices, toutes ces heures, ces mois de travail, tous ces moments consacrés à la salle de répétition au détriment parfois d’une vie de famille, et souvent bénévolement ! Je lis le désarroi dans les visages des compagnies qui, autour de nous sont obligées d’annuler. Ce désarroi n’est pas seulement dû au fait que les recettes ne se font pas ou, pire, que les cachets nécessaires au renouvellement de l’allocation des ASSEDIC spectacles partent en fumée. Non, il est encore plus profond que la perspective du chômage sec. Il est existentiel. Il naît de la béance et du vide d’existence laissé par les spectateurs absents. Un comédien sans spectateur est comme un prêcheur au milieu du désert. Il n’entend que l’écho du vide qui l’interroge sur le vide d’une existence. Le vide d’une salle de spectacle ouvre un abîme au cœur même de l’acteur. Il est au sens fort anéanti. Ce qui est touché c’est le sens de sa vie. Bien-sûr, on peut parler salaire, on peut parler compensation de toute nature. Mais l’essentiel est bien ailleurs, là où l’argent ou tout acquis matériel n’a aucune prise : la gratuité. La gratuité est le moteur même de l’artiste. C’est ce qui donne valeur à son action et à son engagement. Le théâtre est un acte gratuit en son essence. C’est le don qui fait l’artiste. Non pas tant qu’il a un don, mais qu’il est un don, un don social, fondamentalement. L’art est ce qui se donne. C’est cette dépense première au sens de Georges Bataille qui n’attend pas d’équivalent en termes de retour sinon la présence de ceux à qui on donne. On ne donne pas au spectateur parce qu’il a payé. L’art n’est pas un commerce. L’achat du billet n’est que la condition préalable pour la mise en présence des donneurs. L’artiste a déjà payé par son travail. Ce qui se joue alors sur scène n’est plus que de l’échange symbolique, et les applaudissements n’ont de valeur que la gratuité même du geste. C’est pour cela que je suis hostile aux applaudissements de principe. Ils n’ont de valeur que parce que précisément ils pourraient ne pas venir. L’applaudissement est un don qui répond à un don. C’est toute la beauté du théâtre.

Alors ceux que je vois errer tristement dans les couloirs d’un théâtre vide sont des donneurs sans don. Donneurs d’un sang qui s’est vidé sur les rails vides du métro et des trains de banlieue. Et je me dis qu’au fond, lorsque les artères du grand Léviathan se mettent à se boucher, c’est son cœur et son âme qui sont d’abord touchés.

A propos du débat qui a eu lieu samedi au café philo AUTREMENT sur le thème de la discrimination raciale, un correspondant, Serge Guichard du Réseau International Frantz Fanon (collectif de chercheurs français et étrangers), me pose ces deux questions auxquelles je réponds:

 

1. Vous dites “contre la discrimination raciale” ? Pourquoi pas “contre les discriminations racistes ?” Pour ma part j’ai toujours du mal à manier, dans ce type de phrase les mots “discriminations raciales je leur préfère les mots “discriminations racistes”… si les races n’existent pas, le racisme lui, existe trop et trop souvent de manière insidieuse.

 

- Cher Serge, je crois qu’on ne peut pas dissocier la notion de race du racisme lui-même. La science nous a prouvé que les races n’existaient pas. Ce n’est qu’une pure construction mentale née au XIXè siècle avec les philosophies positivistes, l’usage romantique du concept de génie des peuples, et la naissance de l’anthropométrie basée sur la mesure des crânes et des faciès à laquelle ont collaboré des savants comme Lavater (et sa fameuse physiognomonie), Cuvier (le fameux empailleur de Saartjie Baartman dite La Vénus Hottentote. Voir mon roman Vénus et Adam), ou encore Virey (Histoire naturelle du genre humain-1801-), et bien d’autres savants d’une pseudo science, acoquinés au pouvoir napoléonien et serviteurs zélés d’un commerce colonial caractérisé par sa rapacité. A la pensée et aux écrits vont s’associer des images qui vont servir à la dégradation et la dévaluation (j’utilise ce terme à dessein, puisqu’il s’agit d’ échanges et de masses financières) de la peau du noir et par extension du colonisé. Tout cela est basé sur le fait de la traite esclavagiste comme fondement même du capitalisme moderne qui alors prend son essor.Nicolas Bancel historien des colonies, montre bien ce fait, notamment dans un remarquable ouvrage illustré intitulé Images et Colonies.Donc naissance de la discrimination raciale par la naissance du concept moderne de race. Mais évidemment, la discrimination a toujours existé, mais sur la base d’autres marqueurs, d’autres discriminants et on ne peut tout confondre sinon on se perd dans ses combats.

 

 

2. Il me semble évident que la connaissance et l’analyse des discriminations racistes, notamment les discriminations à la couleur de peau, sont largement insuffisants. Les outils de la connaissance doivent être approfondis, les moyens doivent en être donnés, créés si nécessaire.Pour autant je suis réticent aux “statistiques “ethniques”. Comment faire?

 

-    Cher Serge, je suis tout à fait hostile à toute mesure quantitative de l’homme. L’humain n’est pas quantifiable. Surtout  pas à partir de données qualitatives, donc subjectives, renvoyant à l’apparence, au phénotype et à sa part animale. Le quantitatif en ce domaine est gros de l’inqualifiable. La notion de statistique ethnique replonge dans la même eau putride qui a fait naître le racisme : la mensuration de l’humain. On ne peut lutter contre le diable avec ses propres armes. Que faire ? Mais tout ! L’éducation, la culture, le réinvestissement de l’histoire écrite par les colons et les dominateurs.De nouvelles dramaturgies créant de nouveaux personnages et héros modernes. Mais surtout, la lutte contre les inégalités sociales qui sont la première source des discriminations et du racisme.

 

Voici une invitation émanant du CAFE PHILO AUTREMENT

Bonjour à tous,
Voici le sujet et l’invité de samedi 17 novembre à 16.45h à l’AROBASE
101, rue du Chevaleret, Paris 13e, métro François Mitterand:
Sujet du 17 novembre 2007 :

Quelle résistance contre la discrimination raciale ?
OBEISSANCE OU TRANSGRESSION ?

NOTRE INVITE sera ALAIN FOIX, philosophe et dramaturge, auteur de la pièce « Pas de prison pour le vent », actuellement jouée au LUCERNAIRE
www.cafephiloautrement.fr

La discrimination est-elle affaire de philosophie?
Assurément, au moins depuis que les Grecs ont inventé la démocratie pour les Athéniens, mais non pour des BARBARES, à savoir les étrangers, ni pour les esclaves, les femmes et les enfants.
Il faut attendre les LUMIERES et la Révolution française de 1789 pour inscrire les droits de l’homme dans la constitution et abolir l’esclavage en 1848, ce qui n’a pas empêché les discriminations de refleurir dans les guerres coloniales, puis dans les pratiques néocolonialistes.
Pourquoi serions-nous tous concernés?
Parce que la philosophie est une affaire de tous et qu¹elle s¹efforce de lutter contre les préjugés qui réduisent l¹autre à son faciès ou sa couleur de peau, sans tenir compte ni de ce qu¹il est ni de ce qu’il fait.
Quelle résistance opposer à de tels préjugés quand ils s¹appliquent de façon sournoise? Telle est la question au coeur de la pièce de théâtre d’Alain FOIX, philosophe et dramaturge, que nous allons discuter avec lui.
Soyez concernés et invitez vos amis!
Cordialement
Britt et Christian

Aux dires des témoins, la bataille du Touquet fut rude et incertaine. Toussaint Louverture contre Margaret Thatcher et Pol Pot. La dame de fer l’a emporté au finish contre le Pot d’acier et le briseur de chaînes dans la lutte sans merci pour le très convoité (et très bien doté) Grand Prix de la biographie politique*. Tant pis. Lorsque Toussaint perd, il gagne quand même. Ca a donné l’occasion à son auteur, rappliqué dare-dare, et débarquant depuis Londres sur la plage du Touquet, de faire connaître cet ouvrage et son sujet à un jury prestigieux dont une partie lui fut acquis. Comme c’est curieux ! Je suis plus déçu pour Toussaint que pour moi-même. J’ai finalement épousé la cause, par cette biographie, de cet homme étouffé par l’histoire sous deux siècles de silence. Le faire mieux connaître au plus large public par la grâce d’un tel prix eût été une chance. Mais Toussaint lui-même me console. Il a le temps. C’est ce que je me dis en caressant le beau stylo sculpture en bronze argenté offert par la ville du Touquet comme prix de consolation. Un stylo signé Michel Audiard qui semble me souffler « Touche pas au grisbi, salope ! » Le grisbi ? 10 000 euros de prix. Michel Audiard ? Oh, pardon ! Pas le scénariste et dialoguiste de truculentes répliques : son homonyme et talentueux sculpteur. Et puis, en quittant Le Touquet et en passant par Berck, je me rappelle la promesse du journaliste de la Voix du Nord : avec l’article qu’il va me consacrer, il fera un appel aux deux infirmières et à l’institutrice qui, dans les années 60 à l’hôpital de Berck-plage, tout près de là, se sont si bien occupées de ce petit Alain dit Lino, un « petit monde » créole devenu écrivain qui aujourd’hui caresse un gros stylo de bronze argenté signé Michel Audiard. Revoir ces trois belles dames, ça n’a pas de prix. Merci Toussaint.

* Grand Prix de la biographie politique pour “Margaret Thatcher, de l’épicerie à la chambre des lords” de Jean-Louis Thiérot (ed. de Fallois)
Autres nominés:
“Pol Pot, anatomie d’un cauchemar” de Philip Short (ed. Denoël)
“Loussaint Louverture” de Alain Foix (ed. gallimard-folio)

Je regarde s’étirer et s’échauffer les comédiens sur la scène de Soho. Des gestes comparables à ceux que feront tout à l’heure ceux qui joueront à Paris une autre de mes pièces. Des gestes d’athlètes, exactement comme autrefois les miens sur la piste d’un stade juste avant une course. Des athlètes affectifs, disait Artaud parlant des comédiens. La scène est une piste. Le corps doit répondre à la moindre sollicitation de l’esprit. Mais aussi, le corps chauffé et stimulé, prépare l’esprit à sa présence scénique. Présence : état d’être présent, ici et maintenant. Pas en deçà, pas au-delà du texte, juste dedans, dans son flux temporel, celui qui fait sens et qui s’incarne dans la vie d’un corps. Corps dont la plasticité fait circuler les mots dans la moindre de ses fibres et les expulse vers l’extérieur. Des mots chargés de toute la résonnance de l’être. Le corps est l’instrument en son entier. La voix est le médium. Certains s’échauffent comme des danseurs. Gestes moins saccadés. Un courant continu bien raccordé au souffle. Un souffle cherchant l’intimité, le lien de soi à soi. Les danseurs sont des acteurs qui ont fermé le goulot de la voix pour mieux faire circuler le texte silencieux du geste.
Une pensée me laisse rêveur : à Londres comme à Paris deux équipes d’acteurs se préparent à défendre de tout leur cœur, de tout leur corps, deux textes différents que j’ai écrit pour eux. L’équipe de Londres a ceci de différent qu’elle a encore besoin de ma présence, de mon oreille et mon regard avant la première. Bientôt, ce texte qu’ils ont incorporé, sera en leur possession, et j’en serai en quelque sorte dessaisi au profit du public. Le texte vivra sa vie. Les comédiens sont une espèce de pigeons voyageurs.

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