Chronique des matins calmes



Elle était là, en haut de la bibliothèque, sortie de son étui et s’oxydant lentement lorsque Myriam, flûtiste, invitée à la maison me fit remarquer la violence du sort que je lui faisais subir. Le premier sentiment fut la honte, le second de la pitié, le troisième fut celui de mon immense ingratitude. Ma flûte, je la laissais mourir dans une indifférence presque totale.
Je la pris dans mes mains et l’astiquai jusqu’à ce que ses chromes luisent de mille feux au soleil de ce 14 juillet. Puis, les lèvres hésitantes, je soufflai dans son bec. Le son qui en sortit me surprit. Elle reprenait vie, sleeping beauty attendant qu’un amour la réveille. Mes doigts ont caressé son corps, pris possession de ses clefs, et se sont mis à jouer. Quelques arpèges, d’abord, puis des sonates de Haendel et de Bach, la badinerie encore un peu gauche sous ces doigts rouillés, puis une bossa nova. C’était comme si on ne s’était pas quittés. Je réapprenais son corps avec quelques gaucheries d’amoureux débutant, mais elle répondait avec une douceur inattendue.
La mémoire motrice de mes doigts réveillait dans le flux musical les souvenirs. Je revis les premiers moments où je posai mes doigts sur elle. J’avais 16 ans et ne rêvais pas de flûte, mais de trompette, de saxophone et de clarinette. De mon rez-de-chaussée de Bondy Nord, j’entendais tous les week-ends un cours d’harmonica qui montait du sous-sol. J’avais envie d’y descendre mais n’ai jamais osé. Je me rassurais de ma timidité en me disant qu’en fait, c’est Miles Davis que je voulais faire comme métier, ou au moins Sydney Bechet. Je me voyais marchant par les rues et les ponts de Paris, faisant vibrer les murs et les jeunes filles de mon instrument. Un jour on m’apprit que le conservatoire de Bobigny prêtait des instruments aux enfants nécessiteux. Il suffisait de traverser le terrain vague séparant Bondy de cette commune limitrophe et s’enhardir dans ce conservatoire alors en préfabriqué, à portée de mains, d’oreilles et d’yeux des adolescents traînant en bandes dans les parages. En passant près des fenêtres j’avais déjà aperçu un cours de danse qui éveilla mon premier intérêt pour cet art.
Je pris mon courage à deux mains et vins m’inscrire au cours de musique en demandant le prêt d’un instrument, une trompette. « Il n’y a plus de trompette » me dit en souriant aimablement la personne chargée de l’accueil. Je fis mentalement un trait sur Miles Davis. « Alors, une clarinette ? » m’enquis-je timidement. « Aucune, la dernière vient de partir ». Exit Sydney Bechet. « Alors, un saxophone ? ». « Non plus jeune homme ». J’en aurais pleuré. « Alors, que vous reste-t-il ? » demandai-je, en désespoir de cause. « Il nous reste une flûte traversière, vous la voulez ? ». « Donnez la moi, me surpris-je à répondre ».
Drôle d’instrument. « C’est plutôt féminin, pensai-je, je vais avoir l’air malin avec ce truc tout fluet dans mes grosses mains. Avec mes muscles d’athlète, c’est la gousse d’ail et le gigot. Mais tant pis, je la prends. » Ce fut comme un mariage arrangé, pas un truc de passion, mais j’y trouvais un peu mon compte. Mon professeur, monsieur Guilbert, fabuleux pédagogue, criait à qui voulait l’entendre que j’étais « doué comme un cochon ». Mais le cochon ne voulait rien entendre, prenait sa flûte par-dessus la jambe, courait les stades, passait les haies et arrivait du stade Charléty en sueur et en jogging , pour passer les examens du conservatoire au grand dam de son si dévoué professeur.
Je l’ai aimée, au fond, cette flûte, mais sans jamais le lui montrer. Elle m’a suivi partout et jouait un peu le rôle d’entremetteuse. Je rencontrai ainsi des amis, d’autres musiciens, de simples auditeurs qui engageaient la conversation à partir de Bach ou Mozart. Ma flûte était un peu comme ma moto, un instrument de transports, ayant aussi la fonction d’outil de communication. En la reprenant cet après-midi là, je me mis, comme je ne le fais jamais, sur mon balcon pour jouer. Je communiquais de nouveau l’amour que j’ai pour elle et la musique au quartier tout entier.
En y réfléchissant un peu, je me dis qu’en fait cette flûte que j’ai si longtemps délaissée pour la passion de l’écriture, mais aussi par lassitude et par manque d’énergie, a eu un rôle bien plus important dans ma vie qu’il ne semble à première vue. Outil de socialisation, mais aussi de structuration intellectuelle et morale, d’éveil au monde, à la musique et aux arts, c’est sans doute un peu grâce à elle que je suis la personne que je suis.
Et puis, la prendre dans mes mains me fait rajeunir de 20 ans. Comme dit mon voisin retraité du coin de la rue : « vous jouez d’un instrument, ça conserve la jeunesse. Il en faut de l’énergie pour pratiquer ». Une fontaine de jouvence, ma flûte ?

Beaucoup d’eau a coulé depuis le dernier article. Sans doute l’eau du Maroni en crue que je n’ai pu remonter sous les pluies diluviennes de la Guyane. Sans doute aussi piqué par la mouche tsé-tsé, ou peut-être dans mon sommeil par la mygale que j’ai ramenée à la maison. Elle est naturalisée mais sans papiers dans sa prison de verre, mais je me méfie des rêves. Toujours est-il qu’un énorme palmier a poussé sur la paume de mes mains.

Cela dit, j’ai tout de même eu un sursaut créatif puisque j’ai trouvé de l’énergie pour écrire une pièce de théâtre inspirée du duel historique entre le Chevalier d’Eon et le Chevalier Saint-George. Une comédie en musique intitulée “Duel d’ombres”, et en alexandrins. Oui, en alexandrins. Je l’avais d’abord écrite en prose, puis me ravisant, je me suis dit que l’alexandrin collerait bien avec cette comédie légère et musicale. A première vue, si on y réfléchit un peu, ça peut paraître bizarre d’écrire au XXIè siècle une pièce en alexandrins, baroque même. D’autant qu’à l’époque où se situe l’action, le 9 avril 1787, date exacte du duel organisé à Londres, Beaumarchais et bien d’autres avaient déjà abandonné cette forme classique. Alors quelle mouche (ou quelle mygale) m’a piquée? Le plaisir d’abord. Oui, c’est un véritable plaisir que de ciseler sa langue dans cette forme si musicale. Un challenge aussi. Mais il m’est aussi très vite apparu que la contrainte imposée par l’alexandrin est très créative. Elle permet de trouver des solutions stylistiques mettant en valeur le sens des répliques, mais plus encore, condense et révèle du sens, crée des ouvertures nouvelles, des niches qui m’ont permis d’alimenter ce texte et d’en exhaler tout le parfum. Un autre intérêt de cette forme, est qu’elle facilite la distanciation théâtrale autant que la distinction des personnages. Intéressant d’ailleurs de noter que distinction et distanciation sont de même nature. Elles sont cet habit invisible, ce “je-ne-sais-quoi” comme disait Balthazar Gracian qui définit la grâce, et la tenue, le port d’une noblesse liée à la représentation du corps. Duel d’ombres est un jeu sur la représentation et l’opposition des images du corps qui se fait dans la conversation. Conversation à la fois sensuelle et conflictuelle. D’une certaine façon l’alexandrin élève les personnages de la prose du monde et les y dessine avec précision. Joute verbale à fleurets mouchetés, piques et frottements d’épidermes, ces deux escrimeurs restent à distance d’eux-mêmes et de de notre époque pour mieux mettre en abîme des questions contemporaines.

Alors non, rassurez vous, je ne suis pas devenu un vieux réactionnaire, une mygale au plafond, ayant la nostalgie des formes anciennes. Je crois au contraire que l’alexandrin, pour autant qu’on sache le manier sans se faire piquer, peut être un outil créatif pour une forme contemporaine. Et puis zut! Marre de ces pièces de théâtre où le texte n’est qu’amas de mots, matière informe prétexte (prête-texte) à des fantasmes de metteurs en scène bandés sur la question du corps. On a un peu trop tendance à oublier que le premier corps du théâtre est le texte lui-même et que le corps au théâtre comme dans la vie n’est rien s’il n’est habillé et tenu par un langage qu’il soit parlé ou gestuel.

Anne Sée

Anne Sée

Duel d’ombres sera mis en lecture à Avignon le 21 juillet 2008 à 10h 30 au théâtre du Petit Louvre et le 22 juillet à 15h à la Maison Jean Vilar. Lu par Anne SEE (Chevalier d’Eon) et Stany COPPET (Chevalier Saint-George), mis en espace par Caroline DUCROCQ avec des extraits musicaux du Chevalier Saint-George.

extrait musical: Saintgeorges_string_5

Duel des Chevaliers Saint-George et d'Eon à Londres le 9 avril 1787

Duel des Chevaliers Saint-George et d'Eon à Londres le 9 avril 1787

Voici un article de Jean-Michel Helvig piqué dans son blog de mediapart, où il s’insurge contre le phénomène à relents totalitaires de la ola. J’y étais, et je puis assurer qu’il est difficile de résister à 2 contre 80 000, à cette vague populueuse, véritable marée brune des plages pacifiques du sport. Vous trouverez en bas de cet article mon analyse esthétique du phénomène.

Mettre le holà à la “ola”

08 jun 2008Par Jean-Michel Helvig

On associe souvent les « résistants » à des hommes debout. Il y a des occasions aussi de dire «non» sans faire l’effort de se dresser ; je veux ici prendre fait et cause pour un acte assez difficilement perceptible de l’extérieur et à bien des égards héroïque par ce qu’il suppose d’objection à la pression de l’environnement social : ne pas se lever quand la « ola » déferle dans un stade. Les habitués des enceintes sportives savent déjà de quoi il s’agit. Pour les autres une petite explication préalable est utile.

La « ola » est une vague déferlante de bras successivement tendus que l’on observe dans les tribunes de spectateurs, accompagnée d’un grand cri collectif dont l’écho qui s’approche intime l’ordre de bientôt se lever, et le bruit qui s’éloigne autorise à se rasseoir. Je suis de ceux, quitte à passer pour un individualiste forcené, qui ressentent ce mouvement d’ensemble comme uneinsupportable tyrannie du nombre. Plus prosaïquement, j’ai observé, sans tomber dans une parano excessive, que chaque fois qu’une « ola » m’a masqué le terrain avec cette forêt de bras épileptiques, il venait juste de se produire quelque chose d’important sportivement parlant. C’est particulièrement frustrant au rugby où une attention soutenue est requise pour ne rien rater d’une balle qui surgit d’un regroupement, un décalage de joueurs qui dynamise une attaque, un lancer de touches où tout va se jouer en un instant dans les hauteurs, un ballon à suivre qui renverse le jeu, etc… La « ola », issue des rencontres de football, essaime maintenant dans bien d’autres manifestations publiques, et pas seulement sportives.

Cet exercice où la foule impose sa loi expose les contrevenants à une sanction aux effets pervers. Je m’explique. Au bout d’un tour ou deux de stade, il y a toujours un moment où le public le plus moutonnier se lasse. Ou tout simplement s’aperçoit que ce qui se produit dans le match est quand même plus intéressant que ce qui se passe dans les tribunes.Les ultras de la « ola » n’apprécient pas que la chaine soit ainsi rompue et une bordée de sifflets jaillit du bord opposé pour flétrir les dissidents. Du coup les joueurs peuventprendre les huées pour eux et se demander pourquoi, et surtout à qui l’on en veut ainsi. Raymond Domenech, l’entraîneur-sélectionneur de l’équipe de France de football, pestait récemment contre de tels sifflets qui avaient décontenancé ses joueurs dans un match contre l’Equateur.

Certes j’entends déjà l’objection que c’est faire grand cas d’une petite chose appartenant au folklore des stades. Eh bien non. J’aime l’atmosphère joyeusement canaille des tribunes ( quand ça ne dérape pas bien sûr dans les interpellations racistes ou xénophobes), j’aime les couleurs arborées par les supporteurs, attributs vestimentaires excentriques ou visages peinturlurés, je communie dans les exclamations de joie ou de dépit, je confesse volontiers des préférences vocales assez marquées en faveur de certaines équipes au détriment d’autres, mais on ne fera pas croire que la ola contribuede quelque manière que ce soit, à la célébration du sport. C’est un exercice de pure narcissisme collectifoù le public semble vouloir de donner en spectacle à lui même et – peut-être - à ceux qui sont sur la pelouse pour assurer, eux, le vrai spectacle. J’y soupçonne aussi l’allégorie d’un totalitarisme où quelques individus déterminés parviennent à enclencher la logique implacable de l’imitation qui finit par s’imposer par elle-même sans que l’on ne sache plus quelle en était la cause et quelle en est la finalité.

Aller chercher du conspirationnisme derrière la « ola », ça peut prêter à sourire. J’en conviens. Evidemment qu’il n’y a pas mort d’homme ! Et tout en restant assis à chaque fois, je ne suis jamais encore fait remonter les bretelles par mes voisins de tribune. Mais on sait assez précisément, depuis que la « ola » est née il y a vingt ans dans les stades mexicains, comment on l’enclenche. Il suffit d’être une quinzaine de personnes ( des études statistiques ont été faites) qui se lèvent ensemble, tendent les bras et invitent les spectateurs sur leur gauche à faire de même, ce qui, de proche en proche, fera rouler la vague gestuelle et sonore ( à l’origine on criait « ola » en se levant, culture hispanique oblige).

Dernier détail : la ola « roule » toujours autour du stade dans le sens des aiguilles d’une montre. Ce qui n’est pas le moindre symptôme du désolant conformisme caractérisant ce mouvement de foule.

Le frisson totalitaire

Par Alain Foix

Prévenant un vent de panique, le speaker du haut des tribunes du Stade de France annonce : « Attention, tout ce qui va arriver maintenant est prévu ». Bonne précaution, en effet. Bruit d’hélicoptère qui surgit dans l’ovale de ciel gris découpé par le grand toit du stade ouvert. Sur la musique des Walkyries, un gendarme masqué du groupe GIGN, cagoule et uniforme noirs, descend de la mouche métallique le long d’un long filin, telle une araignée malfaisante suivie à toute allure par une cohorte de congénères. L’araignée en chef tient un sac mystérieux qu’elle dépose sur la pelouse. Une bombe ? Dans le même élan, une vague de plumes roses d’autruches tout droit surgies des Folies Bergères, se répand, fesses, cuisses, cuissardes et talons aiguilles sur la pelouse. Les grandes poules ont un chef, elle est, comme il se doit, en tête du triangle formé par l’escadron d’oies roses de la fameuse maison aux fantasmes uniformes labellisés. Dandinant de la croupe et toutes jambes dehors, elle s’avance vers l’araignée qui ouvre son sac et lui offre… un œuf d’argent géant. Une balle de rugby. Offrande du ciel, qui nous tient tout entier dans l’ovale de son œil, aux poules sauvages (mais si bien domestiquées) qui emportent leur prise vers les tribunes alors que du ciel tombe une pluie d’or en milliers de serpentins et que retentit de nouveau la musique de Wagner. Le stade est fécondé, mis en mouvement. Le match peut commencer et la ola, par vagues successives, offrira aux gladiateurs pendant tout leur combat, l’obscène danse du ventre du petit peuple bandé et grisé par le sentiment d’une unité totale. D’aucuns diront une communion. Mais de quel culte, quel dieu, quelle religion sinon celle d’un Etat représenté par sa force de coercition, tout de noir vêtue et qui descend du ciel pour féconder le stade ? La ola est une prière. Gare aux infidèles qui ne se lèvent pas au moment où passe la vague. Le match n’est que prétexte à la messe, on l’aura compris. Tout est cohérent et ordonné dans cette mise en scène grotesque où tout symbole joue à plein. C’en serait risible si ce n’était pas inquiétant comme le sont les clowns fascistes Le stade a pris le pouvoir sur le sport comme l’église sur les croyants. Il existe une esthétique du totalitarisme qui n’est jamais aussi à l’aise que dans un stade. La musique de Wagner qui est bien l’hymne de cet esprit, est ici reprise dans un pastiche avec hélicoptère d’ « Apocalypse now », mais sans la dérision caustique que Francis Ford Coppola a su y injecter.

Alors, oui, c’était un acte de résistance que de rester assis sur son siège, tentant de se concentrer sur ce qui nous paraissait l’essentiel : le match de rugby que nous sommes venus voir. Mais comme c’est dur de se sentir si seuls.

En 2007, les Editions Gallimard-Jeunesse ont eu la bonne idée de me passer commande d’un livre racontant aux enfants l’histoire de l’esclavage. Avec ma compagnie Quai des arts, j’ai accompagné cette commande d’un travail dans un collège et un lycée de la Seine Saint Denis. Le fruit de ce travail fut un disque inséré dans ce livre intitulé « Histoires de l’esclavage racontées à Marianne », où on retrouve le texte dit par des comédiens professionnels comme Bruno Raffaëlli (sociétaire de la Comédie Française), Marianne Mathéus (également réalisatrice sonore de ce disque), Sonia Floire, Jenny Alpha (qui à 98 ans est la doyenne des comédiens français, et est si tristement méconnue, sans doute parce qu’elle est Martiniquaise), Marius Yelolo, Christian Jullien, Cyrille Bosc, Patrick Karl, et Caroline Appéré, la musique est jouée par Pierre-Hermann Lagier (violon) et Mav Mavoula (tambour et percussions), les bruitages, ambiances, chants choraux sont réalisés par les élèves de 5è et 4è du collège Le Parc d’Aulnay sous bois. Les magnifiques illustrations du livre sont réalisées par Benjamin Bachelier. Et le tout constitue un très beau cadeau à faire aux enfants qui ont le droit de prendre connaissance, à cette occasion, d’un pan trop effacé de l’Histoire de France.

Voici, pour ce 10 mai, en hommage à la Mulâtresse Solitude, un extrait de mon livre où elle raconte son histoire. Elle fut compagne de lutte du colonel Delgrès lors de la résistance des noirs et mulâtres guadeloupéens au rétablissement de l’esclavage par Napoléon en 1802. Cette histoire sanglante se termine par l’explosion du fort de Matouba où Delgrès, réfugié avec ses 300 compagnons, se fait sauter à l’arrivée des soldats de Richepanse en criant : « vivre libre ou mourir ». Solitude sera pendue après avoir accouché de son enfant :

J’ai entendu, mon cher Delgrès, le dernier chant de ton violon qui montait des montagnes et parlait aux étoiles. Comme c’était beau. Je t’ai abandonné avec tes 300 compagnons. Je ne voulais pas mourir. Non, pas maintenant, car je portais en moi l’espoir, ce petit être qui allait naître. J’étais cachée dans un grand champ de bananiers. Je suis entrée dans la rivière de Matouba qui a caressé mon ventre comme un de ses rochers, et je me suis lavée. Je voulais être belle et propre pour mon enfant. Cet enfant conçu dans le lit d’une rivière si gaie, si pure qu’on appelle liberté. Car on était libres en ce temps là et on ne pensait plus à manger de la terre pour empêcher les enfants de naître en esclavage. Mon ventre était gonflé d’espoir. Cet espoir-là, je ne pouvais pas le tuer. Des soldats de Richepanse sont passés près de moi. Les premiers ne m’ont pas aperçu. Ils m’avaient pris pour un rocher. Mon ventre seulement sortait de l’eau. Et puis, l’un d’eux, plus attentif, m’a reconnu. ‘Eh, Mais c’est elle ! a-t-il crié, cette mulâtresse, cette sauvageonne, qui a tué tant de nos soldats.’ Ils ont pointé leurs armes sur moi, mais ils ont vu mon ventre. Alors, ils m’ont emprisonnée et m’ont laissée sous bonne garde pendant qu’ils montaient vers toi comme attirés par le doux chant de ton violon. J’ai entendu cette explosion, j’ai vu l’intense lumière qui est montée au ciel. La naissance d’une étoile dans un coin de ciel bleu. Les survivants m’on emmenée dans la cellule où mon enfant est né. Un bel enfant que j’ai appelé Liberté. Liberté Solitude. Je l’ai embrassé une dernière fois avant qu’ils ne m’emmènent au pied du flamboyant dont les fleurs éclataient comme la lumière de l’explosion dans le ciel bleu du mois de mai. Ils m’ont pendue à une des branches, mais j’étais si heureuse. Ils n’ont pendu que l’enveloppe. J’avais laissé la lettre qui gazouillait dans son berceau pour l’univers entier. Ne sois pas triste, mon doux Delgrès. La liberté est là, toujours en nous. Elle nous fait des enfants.

Alain Foix in Histoires de l’esclavage racontées à Marianne Gallimard-jeunesse 2007. Contenant CD audio.

Aujourd’hui veille de la commémoration de l’abolition de l’esclavage, il me vient l’envie irrépressible de publier ce texte du philosophe Maurice Merleau Ponty, extrait de ses « notes sur Machiavel », communiquées au congrès humanisme et science politique, Rome Florence, septembre 1949. Texte publié chez Gallimard en 1960 et qui devrait être étudié en classe de philo (c’est l’ancien prof de philo qui parle), mais aussi, bien sûr, par nos chers ambitieux de sciences pô, ENA, Normale Sup et tutti quanti qui ont, par décision napoléonienne et post napoléonienne, la prétention de nous gouverner :

Ce qu’on réprouve chez lui (Machiavel); c’est l’idée que l’histoire est une lutte et la politique rapport avec des hommes plutôt qu’avec des principes. Y a-t-il pourtant rien de plus sûr ? L’histoire, après Machiavel encore mieux qu’avant lui, n’a-t-elle pas montré que les principes n’engagent à rien et qu’ils sont ployables à toutes fins ? Laissons l’histoire contemporaine. L’abolition progressive de l’esclavage avait été proposée par l’abbé Grégoire en 1789. C’est en 1794 qu’elle est votée par la Convention, au moment où, selon les paroles d’un colon, dans la France entière « domestiques, paysans, ouvriers, journaliers agricoles manifestent contre l’aristocratie de la peau » et où la bourgeoisie provinciale, qui tirait de Saint-Domingue ses revenus, n’occupe plus le pouvoir. Les libéraux connaissent l’art de retenir les principes sur la pente des conséquences inopportunes. Il y a plus : appliqués dans une situation convenable, les principes sont des instruments d’oppression. Pitt constate que cinquante pour cent des esclaves importés dans les îles anglaises sont revendus aux colonies françaises. Les négriers anglais font la prospérité de Saint-Domingue et donnent à la France le marché européen. Il prend donc parti contre l’esclavage : « Il demanda, écrit M. James, à Wilberforce d’entrer en campagne. Wilberforce représentait la région importante du Yorkshire ; c’était un homme de grande réputation ; les expressions d’humanité, de justice, de honte nationale, etc., feraient bien dans sa bouche… Clarkson vint à Paris pour stimuler les énergies sommeillantes (de la Société des Amis des Noirs), pour les subventionner, et submerger la France de propagande anglaise. » Il n’y a pas d’illusions à se faire sur le sort que cette propagande réservait aux esclaves de Saint-Domingue : quelques années plus tard, en guerre avec la France, Pitt signe avec quatre colons français un accord qui met la colonie sous protection anglaise jusqu’à la paix, et rétablit l’esclavage et la discrimination mulâtre. Décidément, il n’importe pas seulement de savoir quels principes on choisit, mais aussi qui, quelles forces, quels hommes les appliquent. Il y a plus clair encore : les mêmes principes peuvent servir aux deux adversaires. Quand Bonaparte envoya contre Saint-Domingue des troupes qui devaient y périr, « beaucoup d’officiers et tous les soldats croyaient se battre pour la Révolution ; ils voyaient en Toussaint un traître vendu aux prêtres, aux émigrés et aux Anglais… les hommes considéraient encore qu’ils appartenaient à une armée révolutionnaire. Cependant, certaines nuits, ils entendaient les Noirs à l’intérieur de la forteresse chanter La Marseillaise, le Ça ira et autres chants révolutionnaires. Lacroix raconte que les soldats abusés, entendant ces chants, se levaient et regardaient leurs officiers comme pour leur dire : « La justice serait-elle du côté de nos ennemis barbares ? Ne sommes-nous plus les soldats de la France républicaine ? Et serions-nous devenus de vulgaires instruments politiques? » Mais quoi ? La France était le pays de la Révolution. Bonaparte, qui avait consacré quelques-unes de ses acquisitions, marchait contre Toussaint-Louverture. C’était donc clair : Toussaint était un contre-révolutionnaire au service de l’étranger. Ici comme souvent, tout le monde se bat au nom des mêmes valeurs : la liberté, la justice. Ce qui départage, c’est la sorte d’hommes pour qui l’on demande liberté ou justice, avec qui l’on entend faire société : les esclaves ou les maîtres. Machiavel avait raison : il faut avoir des valeurs, mais cela ne suffit pas, et il est même dangereux de s’en tenir là ; tant qu’on n’a pas choisi ceux qui ont mission de les porter dans la lutte historique, on n’a rien fait. Or, ce n’est pas seulement dans le passé qu’on voit des républiques refuser la citoyenneté à leurs colonies, tuer au nom de la Liberté et prendre l’offensive au nom de la loi. Bien entendu, la dure sagesse de Machiavel ne le leur reprochera pas. L’histoire est une lutte, et si les républiques ne luttaient pas, elles disparaîtraient. Du moins devons-nous voir que les moyens restent sanguinaires, impitoyables, sordides. C’est la suprême ruse des Croisades de ne pas l’avouer. Il faudrait briser le cercle.

Maurice Merleau-Ponty

Communication au Congrès Umanesimo e scienza politica, Rome-Florence, septembre 1949. In Maurice Merleau-Ponty, Signes, Gallimard, 1960 (1985), pp.267-283

Un homme, un homme seul, un athlète. Silence. Il avance. Une présence, une puissance. Il fait front. Seul. Il affronte ce silence qu’il impose. Il s’amasse et les planches sous ses pieds se rassemblent et la scène d’Odéon est un surf et la salle une vague qui se cambre, se retient et son souffle arrêté et le temps sous le verbe s’épaissit. C’est Césaire qui chevauche Jacques Martial. C’est Martial qui subjugue l’Odéon. Déferlantes de mots, cataractes du verbe, c’est un fleuve qui déborde de son lit. C’est un Nil dont Césaire est la source. Bords et débords, sacs et ressacs, flux et reflux, des mots lumières, des mots cheval au galop. Bombardements. Et c’est Toussaint Louverture, et c’est le roi Christophe, et c’est Nelson Mandela et Martin Luther King et ce vieux noir râblé, ratatiné sur son siège d’autocar et plié sous le fouet d’un mépris millénaire et toute la négraille qui se dresse, nuée. Nuée ardente aux bouches noires des soufrières, et au cœur des montagnes des oubliés du monde, la forge d’Héphaïstos sous les mots de Césaire martèle la « lance de nuit » d’une belle poésie. Ce n’est pas un poème mais une cavalerie, et au galop des mots c’est Martial qui écume. Il se fait vague contre la vague et il déferle et nous recouvre et nous buvons la tasse bouche bée et yeux ouverts. Sa langue claque l’amertume sucrière et nous couvre de sel. Et puis silence. L’athlète vacille, le dos au rideau noir de l’Odéon et se repait de son propre épuisement. Et c’est une salve, une bordée qui lui vient de la salle. Le choc était frontal, le public est levé. Il clame et bisse et bat des ailes, se secouant de soixante quinze minutes de totale possession.

Avant que vienne le jour et son oubli, disons que cette nuit fut bien plus que le sacre d’un poète et de son héraut mais la conquête d’une scène comme territoire encore rebelle à la présence de ceux qui disent noir pour faire rimer espoir. Il y en eut d’autres gagnées et reperdues sans cesse, jamais acquises. Il y en aura de nouvelles gagnées avant d’être perdues. Césaire gagne encore en mourant. C’est le sort du poète. Mais sa vraie mort serait un mausolée. Un panthéon pour l’isoler. Ce soleil insulaire ne brille pas pour lui-même mais pour un continent, celui des oubliés. Césaire ne serait pas Césaire s’il n’était que Césaire. Ne vouons pas un culte à sa personnalité. Ce serait l’enterrer et avec lui un monde s’exhumant des décombres. Césaire s’est élevé pour dire que l’histoire n’est pas terminée. Avec sa mort, l’histoire ne fait que commencer. Derrière lui d’autres vagues qui viendront se briser aux contreforts d’indifférence, aux falaises blanches de la puissance.

En préambule à cette soirée, Olivier Py a dit qu’il n’osait pas penser à ce qui se serait passé si le poète André Breton entrant dans un bazar de Fort-de-France pour acheter un ruban à sa fille n’avait pas découvert Césaire et son cahier d’un retour au pays natal. Rassurons-le. Ce n’est pas un ruban de petite fille qui fit naître Césaire. Et ce n’est pas la providence d’une belle main blanche qui tissa son berceau. Les forces telluriques trouveront toujours une faille ou un volcan pour dire au ciel les colères souterraines. Sur la Montagne Pelée il est né un cratère nommé Césaire. Il y a eu et il y aura bien d’autres soufrières.

Alain Foix

Y a-t-il de la poésie après Césaire ? Oui, je l’ai trouvée sur un site interactif. Je vous en livre brut un échantillon avec son orthographe très spécifique et sa plus belle perle : les filtres à réponse impulsionelle infinie :

Putain si c’est pour disserter sur des sujets comme : non c’est pas Nyquist c’est Shannon !!!
on s’en branle, il s’avere que maintenant, on n’utilise plus souvent le nom du physicien Shannon pour le celebre Fe > 2*fmax mais perso j’en ai rien a fouttre qu’on attribue la frequence minimal necessaire a la restitution du son, a l’un ou a l’autre… sinon sur la frequence d’echantillonnage je pense que l’explication de Gabou au debut de l’article etait relativement bien synthetisé…Enfin maintenant on utilise le surrechantillonnage pour permettre de filtrer numeriquement car les filtres analogiques comme le dit Gabou ont tendence a induire des distortions de phases…..et la merveille du numerique c’est que les filtres n’induisent pas ces distortions…Donc on surrechantillonne, on filtre passe bas avec une marge importante ( pente faible -> distortion de phase quasi nulle), on echantillonne et quantifie, puis on filtre a nouveaux passe bas numeriquement ( pas de disto de phase), on decime les echantillons ( relatif au taux de surrechantillonnage) et finalement on retombe sur nos 44.1kHz…et c’est gagné

-Là, par contre, je t’arrête ( mais de manière courtoise, hein ). Un filtre introduit toujours une distorition de phase. Tu ne peux pas filtrer sans dephaser ( si, un filtre du style y = G * xn mais appeler un gain un filtre, c’est un peu pedant ). L’interêt du filtrage numérique, c’est que tu peux faire, entre entre, des filtres numérique à phase linéaire, ce qui est strictement impossible, ou en tout cas très difficile à faire en analogique. Mais de nombreux filtres ( comme ceux des synthés ou des EQ, en général ), sont des filtres dits à reponse impulsionnelle infinie, qui permettent de se rapprocher le mieux des filtres analogiques ( car ceux ci “sonnent” bien, sans que l’on sache très bien ce que sonner veut dire -> grand enjeu pour moi du numérique dans les prochianes années en audio ), mais ayant une réponse en phase assez non linéaire ( ie toutes les fréquences n’ont pas le même déphasage à la sortie du fil

baptême de la rue Gerty Archimède en présence d'Anne Hidalgo et de madame la maire du 12è arrondissement

baptême de la rue Gerty Archimède en présence d'Anne Hidalgo et de madame la maire du 12è arrondissement

Gerty Archimède est née le 26 avril 1909. Elle aurait à ce jour 99 ans. Aînée de 5 ans du poète décédé il y a peu avec qui elle a mené des combats, elle a une rue à son nom depuis près d’un an, et Césaire en aura tout autant, comme Saint-George, il y a quelques ans. Les rues de Paris se créolisent.

discours

discours

Pour cet anniversaire je publie sur ce blog le discours que j’ai prononcé à l’occasion du baptême de la rue Gerty Archimède (12è) le 22 mai dernier:

Chère tante Gerty,

Voilà, tu as une rue avec des cris d’enfants, une école, une volière, des oiseaux d’avenir dans une rue enfantée par ton nom. Ce n’est pas la première, mais elle est à Paris. Elle fleurit en ce temps des cerises. Et les merles moqueurs à compter de ce jour y mêleront un accent créole à celui des faubourgs. Mais elle est à Paris, près des quais de la Seine et tout près de Germaine, ta petite sœur tant aimée, décédée et noyée à deux pas, emportant un enfant dans son ventre. Un enfant que tu n’as jamais eu. Tu n’as pas eu d’enfants mais tu es la marraine de tous ceux que tu n’as pas eus. De Guadeloupe, de Martinique, de la Guyane et de la Caraïbe, et même aujourd’hui de Paris, tous peuvent se dire d’une façon ou d’une autre ton enfant, ton neveu ou ta nièce. Tous peuvent t’appeler comme je l’ai toujours fait « tante Gerty ». Car il ne fait aucun doute que tu es notre tante, à nous tous. C’est par toi et des êtres comme toi, par l’emblème de leur vie donnée en exemple, qu’une famille, élargie à une île apparaît. Et au-delà de cette île, d’autres îles, tout l’ensemble caraïbe attaché par le temps et l’espace aux immenses continents. Et il n’est pas à douter qu’en Afrique où tu portas ton combat pour les droits des plus faibles et des plus démunis, en Amérique où ta lutte a trouvé l’écho d’autres combats pour l’émancipation humaine, en Europe où, jusqu’à l’est des Balkans a retenti ta voix, il n’est pas à douter qu’il s’y trouve des personnes qui t’appellent tante Gerty. Tante Gerty, tu n’as pas eu d’enfants, mais on sait à quel point tu aimais t’entourer de leurs cris comme celui des oiseaux. Mais on sait à quel point ces marguerites blanches éclairant ton salon te chantaient en silence cet amour auquel tu auras renoncé. Ta robe noire d’avocate avec son seul pétale fit un deuil silencieux, tout comme fit la soutane de Raymonde, ta petite sœur religieuse appelée Sœur Suzanne. Les enfants comme les oiseaux ont ceci de commun qu’ils nous font mesurer tout le poids de ce monde. Toi tu l’as endossé tout comme sœur Suzanne avec le costume d’un cruel renoncement. Elle a, sur sa poitrine, porté toute sa vie une croix. Toi sa grande sœur, tu as combattu Sainte-Croix. Sainte-Croix, ton père. Sainte-Croix Archimède, maire de Morne-à-l’eau. Il est des noms aussi lourds que les choses qu’ils désignent. Ton père t’a montré un chemin que tu as suivi bien docile pour un temps et puis, tu t’es retournée et tu as ouvert ton propre chemin. Tu t’es faite avocate contre son gré, tu t’es engagée en politique dans l’arène réservée aux seuls hommes. Tu es entrée au parti communiste et tu as fondé un journal : l’Etincelle. Tu as pris le parti des femmes, celui de l’espoir et celui des enfants. Mais jamais un parti, une couleur, ou une position n’ont été synonymes à tes yeux d’un quelconque enfermement ou de quelque exclusion. Tu as défendu les femmes, mais pas contre les hommes : avec eux et pour eux. Tu as soutenu la cause noire, mais pas contre les blancs : avec eux et pour eux également. Tu as lutté pour les Antilles, la Guyane et les anciennes colonies, mais pas contre la France : pour la république fondatrice d’une nation. Ni le sexe, ni la couleur, ni la naissance n’ont été à tes yeux un destin. Tu as cru en l’idéal communiste parce qu’il montrait le chemin de l’histoire rimant en ce temps avec le mot espoir. On t’a fait députée, et tout près de la Seine, l’Assemblée nationale, et tout près de Germaine, tu gardais tes grands yeux vers l’aval, vers le Havre, le grand Ouest, les Antilles, la Guyane. Fidèle à toi-même, fidèle à tes promesses et tes engagements, fidèle à tes origines, fidèle à ton pays, ta nation, ton parti, tu étais amoureuse. Amoureuse d’un combat pour l’amour, la liberté et l’égalité. Tu étais femme, femme politique, femme, femme engagée, femme, femme communiste, femme, femme de combats, femme, femme créole et femme française, mais d’abord femme, et surtout femme. Et peut-être parce que tu étais femme, tu mesurais peut-être mieux que les hommes qui t’entouraient et te respectaient, toute l’ampleur du combat qui était à mener.

Enfants de l'école Gerty Archimède (12è arrondissement de Paris)

Enfants de l'école Gerty Archimède (12è arrondissement de Paris)

Combat pour le travail, combat pour l’égalité entre couleurs et entre sexes, combat pour les droits sociaux, combat pour l’éducation, le savoir et la culture. Alors, ici, tout près de la Seine, tout près de Germaine et du port de Bercy qui sent la même sueur que celle des dockers de Basse-terre, tes amis, qui résonne encore du bruit des barils éventrés de rhum ou de vin, peu importe, tu as ta rue dans Paris. Et quelle rue ! Toi qui connais si bien la Seine, toi qui comme elle, Archimède, Gerty Archimède, sais mieux que quiconque par l’histoire et par ton histoire, qu’un corps humain plongé dans un fluide reçoit de la part de celui-ci une poussée verticale, dirigée de bas en haut, largement supérieure au poids du volume de fluide déplacé. Toi qui as la mémoire douloureuse de l’histoire et l’utopie joyeuse du présent, tu nous invites dans ta rue qui commence par un lieu d’instruction et s’ouvre sur un lieu de culture à travers un espace de travail. Tu nous dis, à nous tous ici présents que nous ne sommes pas arrivés, que ce n’est qu’un chemin. Mais quel chemin ! Ton chemin.

Merci Gerty.

« La faiblesse de beaucoup d’hommes est qu’ils ne savent pas devenir ni une pierre, ni un arbre » disait Césaire aujourd’hui arbre sous le marbre. Mais pierre insaisissable sur laquelle on tentera en vain d’écrire toute sorte d’épitaphe pour tenir par le mot celui qui renversait les mots. Mais arbre d’éternité repoussant sitôt abattu, broyant la pierre qu’il ne peut être dans ses racines puissantes. Si arbre il est, il est comme disait de lui-même Toussaint Louverture : celui de la liberté des noirs qui sitôt abattu, « repoussera par toutes ses racines qui sont aussi profondes que nombreuses ». Mais là encore, les mots ne peuvent pas enfermer les êtres. Le noir de Toussaint Louverture comme le nègre de Césaire ne sont pas des pierres. On ne peut les enfermer dans leur couleur, car ces mots là sont du mouvement, mouvement de liberté. On ne peut être nègre que si on ne l’est pas seulement, que si on est dans le mouvement qui vous sort de vous-même, de votre identité fermée. La négritude bien comprise est d’abord une libération de soi sans reniement de soi. Pour avoir été mal compris, ce mot fut transformé en pierre de Palestine dans une guerre inégale, lapidant finalement celui-là même qui le lançait à l’univers hostile pour crier son identité dans la douleur. La négritude comme liberté est l’expression exacte de la liberté des noirs de Toussaint Louverture, car pour celui-ci, la liberté générale et l’émancipation humaine furent la condition posée pour cette liberté singulière. Mais dialectiquement, la libération des noirs est le fer de lance historique d’une émancipation humaine non encore totalement advenue. Ainsi Michel Leiris comme Alfred Métraux ou encore Blaise Cendrars et Jean Rouch, pour ne citer qu’eux, peuvent s’affirmer nègres sans rougir, car ils peuvent dire à l’instar de Lamartine : « Je suis de la couleur de ceux qu’on persécute ». Césaire est bien vivant car ses racines repoussent. Mais tout rejet suppose d’autres formes et d’autres chemins de croissance, des ouvertures à l’avenir. Comme tout penseur et tout poète Césaire nous fait grandir si on questionne sans cesse son dire sans le prendre à son mot.

Alain Foix

A la maison de l’Amérique latine ce lundi soir 14 avril, une belle tribune devant un public attentif et conquis. Autour de Jean Daniel, Régis Debray, Elias Sanbar et Edwy Plénel qui assume le rôle de présentateur. Il s’agit du dernier livre de Jean Daniel « Israël, les Arabes, la Palestine » édité par les éditions Galaade, qui organisent cette table ronde en partenariat avec la librairie Gallimard. Des mots empreints d’une belle humanité et baignés dans la profondeur. Des mots forts et ciselés. On parle de l’optimisme comme nécessité, comme position éthique (Sanbar) face à l’implacable rouleau compresseur du réel qui pousse au pessimisme (Debray). Ethique du dépassement du réel. Ethique de résistance. Et qu’est-ce qu’un résistant sinon un optimiste qui n’accepte pas le verdict du fait réel ? (Sanbar). Il est question du droit palestinien contre le fait israélien (Jean Daniel). Il est question du mensonge des mots (médiatiques et diplomatiques) laissant croire à des solutions de paix dans une situation bloquée (Debray). Mais Israéliens et Palestiniens n’ont-ils pas justement besoin des mots pour exister les uns face aux autres ? Les uns, Palestiniens revendiquant un mot, un nom, la Palestine, dont ils furent d’emblée dépouillés. Un mot recouvrant tout un peuple mis à nu. Les autres, Israéliens, n’ont-ils pas eux aussi besoin des mots pour recouvrir la nudité d’une conscience mise à mal par l’acte d’occupation ? Jean Daniel note la contradiction fondamentale entre le fait israélien comme territoire et le lieu d’énonciation du décalogue. Des mots en contradiction totale avec le fait. Israël comme géographie s’oppose à Israël comme lieu éthique. Sanbar note, en reprenant l’analyse de Debray (qui dénonce l’impasse et l’échec de l’espérance par la cartographie des territoires) que si l’on cherche sur une carte les frontières d’Israël, on est bien en mal d’en définir les lignes. Comme si finalement la conscience du décalogue empêchait le dessin définitif, l’avènement de la figure, du visage d’un Israël comme fait, comme Etat de fait. Alors il n’y aurait d’autre issue que les mots, en dernier ressort la poésie. Une poétique d’Israël contre une poïésis de la Palestine. Cela me rappelle ce mot que j’ai écrit un jour dans Libération : « La poésie est la peau brûlée du monde ». Elle est l’expression d’une souffrance qui veut recouvrir de beauté la laideur de sa peau brûlée en partant de la peau elle-même. Tant qu’il y a de la poésie, il y a de l’espoir.

Dans la salle, parmi les spectateurs, je remarque la présence de Stéphane Hessel. La beauté de ce vieil homme silencieux et attentif irradie de ses 90 ans la salle entière. Cet homme, mon ami Jean-Michel Helvig m’en avait abondamment parlé depuis quelques mois puisqu’il préparait avec lui un livre d’entretiens : « Stéphane Hessel, citoyen sans frontières » chez Fayard. Deux jours auparavant, lors d’un dîner entre amis, il m’avait remis cet ouvrage terminé avec en couverture ce beau visage de sage que je découvrais là, sous les lustres de cette grande salle. Je suis frappé, lors de quelques mots que j’échange avec lui à l’issue de la table ronde, de sa chaleur humaine et de l’empathie de son regard. Nous passons à table avec quelques convives choisis et, à côté de moi, sa femme me parle de cet homme, de leurs voyages réguliers dans les territoires occupés, logés chez l’habitant. Ils continuent à toute force le dialogue, de franches discussions avec Arafat de son vivant, le Hamas et les Israéliens. Des mots contre les bombes. Des mots vitaux. En fin de soirée, cet homme se lève et nous dit trois poèmes : l’un en allemand, de Hölderlin, l’autre en anglais, de Yates, le troisième en français d’Apollinaire. Je regarde ce pionnier de l’ONU, ce rescapé des camps de la mort, ce messager de l’espoir qui reste intact, sauvé de l’horreur par la poésie qui est sa mémoire motrice, qui le construit contre le pire. Cet homme ne vieillit pas. Il me rappelle ma grand-mère qui le jour de ses 100 ans nous avait récité « La mort de Jeanne d’Arc » de Péguy, un des plus longs poèmes de la langue française qu’elle avait appris sur les bancs de l’école communale quittés très jeune pour travailler les champs. Un long poème en français par une dame qui ne parlait que créole. Ces deux là usent de la poésie comme eau de jouvence. La poésie serait donc la jeunesse sans cesse réitérée de Candide contre la défaite de l’espérance.

Next Page »